RÉCIT

20,90 euros - 416 pages

Parution le 03/06/2021

ISBN 978-2-35887-769-5

COLLECTION
DOCUMENTS

 

 

Naître personne

Initiation d'un gangster Russe

Albert LIKHANOV  Traduit par Thierry Marignac

Il y a d’abord cet orphelinat où grandissent ceux que les mères ne peuvent assumer et qu’elles viennent parfois voir, se présentant avec les maigres cadeaux qu’elles ont pu acheter. Les enfants y poussent jusqu’à leur majorité avant d’être livrés à la rue. Pour le jeune Koltcha, ce sera l’institut de mécanique et la promesse d’un avenir laborieux et peu glorieux. Mais, croisé au hasard d’une soirée arrosée, voilà qu’apparaît dans la vie de l’orphelin ce Valentin, charismatique gangster qui le prend sous son aile. Le destin de Koltcha prend alors une nouvelle couleur. Celle de l’argent facile et de l’aventure, du pouvoir et du mystère. Une destinée russe moderne et pleine de promesses.

Sous la plume d’Albert Likhanov, le témoignage anonyme d’un gangster russe aujourd’hui reconverti dans des activités licites, se fait récit d’initiation à la vie criminelle dans ces années 90 où les vagabonds pouvaient devenir millionnaires à la faveur de l’effondrement de l’URSS. Ouvrage réalisé avec le concours de l'Institut de la Traduction de Moscou.

 

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RÉCIT

20,90 euros - 416 pages

Parution le 03/06/2021

ISBN 978-2-35887-769-5

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L' Auteur

Albert LIKHANOV

Albert LIKHANOV

Albert Likhanov a été journaliste pour divers journaux russes, de la Sibérie à Moscou. Engagé dans la défense de la cause des orphelins, il a notamment représenté l’URSS dans des conférences internationales et participé à la rédaction de la convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant. Écrivain prolifique, il est l’auteur d’une œuvre vendue à des millions d’exemplaires et plusieurs fois adaptée au cinéma. Il a reçu pour ce livre le témoignage exclusif d’un oligarque dont il révèle anonymement les débuts criminels.

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1ère partie

 

            SURPRENANT INTÉRÊT

            Chapitre 1

 

            On lappelait très rarement par son prénom — comment aurait-on pu appeler les gens par leur prénom, là-bas, quand à l’internat il y avait trente Koliek sur les deux cent cinquante âmes vivant sur place. Pour les différencier, les profs et moniteurs les appelaient par leurs noms de famille, mais entre eux ils étaient convenus de s’appeler par des surnoms que ni une personne en particulier, ni même quelqu’un de spécialement subtil leur avait concocté. On pourrait dire que c’est plutôt l’existence qui s’en chargeait. Ainsi, le surnom voyait le jour spontanément, souvent du fait de son propriétaire ; il était parfois prononcé dans une discussion portant sur tout à fait autre chose, personne ne se souvenait par qui. Ces nouveaux noms étaient très divers — ils venaient d’une gamme s’étendant du neutre, comme pour lui, complètement naturel, jusqu’au blessant, voire insultant —, mais laissons cela de côté pour l’instant.

            On lavait surnommé La Hache, et de temps en temps Manche de hache, bref il était L’Obtus, quoique le mot ait un sens différent du mot « hachette ». Tout ça dérivait de son nom de famille, Hachorov, et quand on l’appelait par son prénom, c’était Koltcha — ce qui était à la fois caressant et péjoratif.

            Les yeux clairs, avec un visage rond, il faisait partie dans son enfance du troupeau des têtards qui non seulement se ressemblaient, mais étaient absolument identiques. Avec les années, il n’était pas sorti du rang, mais il avait d’une certaine manière acquis quelques traits distinctifs. Il avait foncé — ses cheveux étaient devenus châtain, Dieu sait quel héritage les avait rendus beaux et soyeux. Si les impitoyables éducateurs ne les avaient coupés avec des ciseaux sans doute destinés à la tonte des moutons, ils auraient flotté en vagues enchanteresses dans tous les sens depuis le sommet du crâne, aériens et bouffants, constituant à eux seuls un objet d’envie, une richesse inconnue aux yeux de toute jeune fille étrangère au pensionnat.

            Encore un détail : ses sourcils. Ils auraient dû avoir la couleur des cheveux, mais par un caprice de la nature ceux de Koltcha étaient complètement noirs, également fournis ; ils fusaient de part et d’autre de son front en deux flèches droites, ce qui conférait à son visage un air de détermination.

            Un grand nez aux larges narines et une large bouche achevaient de donner au profil de Koltcha un caractère affirmé, défini, une certaine dureté. Au fil des années, il avait fini par dépasser ses pairs de la tête et des épaules ; mince comme un fil, mais en plus important, il était toujours incompréhensiblement plus réceptif que les autres, ce qu’assurément il ne devait qu’à lui.

            Deux qualités rendaient cela possible : sa détermination et sa façon de ne pas se précipiter pour tirer des conclusions. Il avait beau ne pas se hâter, elles se manifestaient lorsqu’il lui fallait juger quelque chose ou quelqu’un. Mais elles restaient secrètes.

            Des scènes étranges se produisaient sous ses yeux, qu’il considéra différemment en fonction des époques de son existence. Lorsqu’il était petit et intelligent sans effort, il s’en trouva bouleversé malgré lui, sous le coup d’une émotion qu’il sempêchait d’enfouir au plus profond de son être, ricanant dans le même temps avec dédain, tandis que son allure tout entière exprimait le mépris ; mais, pour des raisons qui lui échappaient, il restait toujours muet comme une tombe.

            Ces scènes étaient les suivantes. Un beau jour, une femme apparaissait dans l’enceinte de linternat. S’adressant à ceux qui se trouvaient là et, pour une raison ou une autre, avec plus d’insistance vis-à-vis des enfants que des adultes, elle demandait qu’on lui appelle Noura quelque chose, ou Vassia quelque chose. La population de l’internat, interdite, commençait à réfléchir à voix haute pour savoir de qui, concrètement, il était question ; au reste, cette lenteur s’expliquait par le fait que, justement, à l’internat on oubliait les noms, ceux-ci cédant la place aux surnoms et sobriquets, comme il a été dit précédemment. Déduire qui était demandé exigeait du temps. On finissait par deviner de qui il s’agissait, comme si on avait résolu le problème ; alors un messager se précipitait vers celui ou celle qu’on appelait, et la plupart du temps pas tout seul ; il arrivait que, se poursuivant, se bousculant, se dépassant, plaçant des crocs-en-jambe, freinant des quatre fers voire s’arrêtant complètement et échangeant des horions, les messagers oublient leur mission ; alors, en criant pour qu’ils s’en souviennent, ceux qui étaient restés à attendre leur rappelaient ce qui les avait poussés à courir.

            Et le gamin ou la gamine que cette femme avait appelés se mettait à courir à son tour. En principe, toute une foule assistait à sa sortie — pendant le temps où on avait cherché vers qui il fallait foncer, la course des messagers, et en premier lieu la simple apparition d’une étrangère, avait fait sortir une bonne partie de la population de l’internat, parmi lesquels des adultes —, l’institutrice, l’éducatrice, et même le directeur, Georgi Ivanovitch.

            Grand et maigre, décidant du sort de tous, procureur général et membre de la Cour Suprême, dirigeant et seigneur, toujours à se mêler de tout, celui-ci ne se pressait toutefois jamais en de telles occasions. Il apparaissait, se dressant au milieu des gamins, descendant sur le chemin, se mouvant dans l’ombre où il attendait qu’on déniche la personne que cherchait cette femme. Enfin, elle se montrait. Si elle reconnaissait la femme, tout était clair, ou bien elle annonçait qu’elle ne la verrait pas du tout, tous les scénarios étaient possibles.

            La plupart du temps, sil sagissait d’une petite fille, elle courait vers la femme. Comme les gamines hurlaient, les gens ne s’attardaient pas et se dispersaient. Juchées sur des échasses, le visage couvert d’acné, les filles plus âgées ne se dépêchaient pas toujours ; les gens se dispersaient aussi, mais moins vite. Les garçons plus âgés se rapprochaient, hésitants, craignant visiblement que les autres ne constatent leurs points faibles.

            Étrangement, pas une des femmes venant à l’internat ne se souvenait de Koltcha. Par la silhouette, le visage, les vêtements, et même par leur taille, elles se ressemblaient toutes, comme si elles avaient toutes été découpées et cousues par la même main. Des poupées fanées et identiques. Elles portaient parfois des robes ou des bérets, elles étaient parfois tête nue, mais cela ne pouvait tromper un regard pénétrant. Elles avaient des visages las, ronds et sans expression, de courtes jambes mal chaussées, de petits bras, et leurs corps mêmes avaient été rabotés — c’étaient des figurines mal taillées.

            Il sagissait des mères ayant donné naissance aux enfants qui, soit s’avançaient avec réserve, soit couraient à toutes jambes vers elles. Des enfants qui ne leur appartenaient plus, et c’était probablement pour cela que les femmes de l’internat qui les observaient ne les appelaient pas des mères, mais des p’tites mères.

            Il y avait belle lurette quon ne mentait plus à propos de ses parents, inventant des malheurs d’élégante facture. Du genre, mon père est en prison parce qu’il sest défendu contre des bandits et en a tué un. Ou alors, mes parents sont morts dans un accident de voiture. Désormais, une mode implicite voulait plutôt qu’au contraire on noircisse le tableau. Plus d’une fois, Koltcha avait entendu une fille de l’internat prétendument sensible décrire de sang-froid sa mère comme une prostituée. Lorsque cette prostituée avait surgi dans la cour, semblable à toutes les autres — le visage aplati, les jambes courtes, avec de petits bras de poupée, dans un imperméable défraîchi — à qui aurait-elle pu plaire, ça l’avait frappé. Il se représentait les prostituées tout à fait autrement.

            Koltcha savait ce que savaient tous les autres : les anciennes mères venaient à l’internat avec effroi. Certaines s’envoyaient un petit verre au préalable pour se donner du courage, et non seulement les enfants le voyaient de loin, mais les adultes aussi. En particulier Georgi Ivanovitch. Vigilant, il l’examinait sans s’éloigner, puis au contraire s’approchait de la p’tite mère et de sa progéniture, tout d’abord à une distance respectueuse pour que leur conversation lui reste inaudible ; alors, s’il déterminait que la dose admissible, le petit verre, avait été dépassée exagérément et que la p’tite mère s’égarait dans des considérations sur la vie et son malheur, il prenait position à proximité d’elle et exigeait de la poupée fatiguée qu’elle quitte le territoire confié à sa garde.

            Une ou deux fois, Koltcha et tous les autres avaient été témoins de scandales retentissants à ce sujet, mais la plupart du temps les poupées identiques disparaissaient sans faire d’histoire, pour réapparaître six mois ou un an plus tard, voire ne pas reparaître du tout.

            Pourquoi venaient-elles, au fond ? Pour donner à leur enfant du chocolat, un jouet en plastique — un ourson minuscule ? Pour que tout l’internat sache que celui-ci était à elle ! ?

            Quelquefois, soit à cause de visites trop rares, soit en raison des ravages de la boisson sur la mémoire, ou encore pour des raisons inconnues au premier abord, les p’tites mères demandaient qu’on appelle leurs fils ou leur fille parmi les autres, au milieu desquels elles ne les avaient pas reconnus. Qui aurait pu avoir besoin de ce genre de p’tites mères ?

            Cependant, une ou deux fois, pas plus, Koltcha avait vu la figurine mal taillée se métamorphoser en être humain.

            Cela pouvait paraître étrange, incompréhensible par des tas d’aspects, parce qu’invisible, du moins à leurs yeux d’enfants, et ça se produisait le plus souvent à l’écart. Les deux fois, les mères aux traits fripés, emprisonnées dans des colonies pénitentiaires pour une affaire pire que les autres, mais sobres, avaient demandé à se rendre au bureau de Georgi Ivanovitch. Il ne refusait jamais de les recevoir. Ces femmes étaient sorties du bureau éclairées d’une lumière nouvelle, elles étaient revenues régulièrement, et la nouvelle s’était finalement répandue dans l’internat comme un courant d’air : telle p’tite mère était redevenue mère à part entière, avait recouvré ses droits parentaux, et telle ne les avait jamais perdus, mais il lui fallait du temps après la colonie pour retrouver du travail, et elle allait reprendre son enfant.

            La première fois, il s’en souvenait, il avait six ans, et n’avait pas encore mérité son surnom. Jusqu’à un certain âge, avant qu’on puisse distinguer une caractéristique, avant qu’ils ne méritent un surnom, on s’adressait aux plus petits d’une façon indéterminée : « Eh, petit ! », et ça suffisait. Un petit môme blondasse, un des rares, et donc identique aux autres blondasses, avait alors récupéré sa mère. Ensuite, une des heureuses élues fut une petite fille surnommée Mousslia. Avec ses cheveux et ses sourcils noirs, elle ressemblait à une Tsigane, mais était ou Tatare ou Bachkire. Quelqu’un, peut-être elle, avait dit qu’elle était musulmane, et ce mot, inhabituel dans l’internat, s’était métamorphosé, et transformé en surnom.

            Une femme tout aussi brune était venue chercher Mousslia, petite, quelconque, tout aussi usée que les autres mères, mais quand elles étaient parties le changement intervenu sur son visage avait frappé Koltcha : les joues de la mère de Mousslia étaient devenues roses tandis que son front et son nez avaient pâli, comme si on les avait polis ; et la crainte faisait étinceler les yeux ardents et les sourcils noirs contrastaient avec la teinte rose du visage.

            Georgi Ivanovitch ne les raccompagnait jamais. Un jour, il lâcha une phrase qui, bien que jamais répétée par les adultes, vécut dans l’internat une vie autonome, transmise en secret de bouche à oreille, ou tombée du ciel, comme un sous-entendu d’une éclatante vérité. Elle disait quelque chose comme : il ne faut pas les raccompagner solennellement jusqu’à la sortie, parce qu’il peut en résulter des retours sans gloire.

            Seigneur, comme on effrayait ces gamins avec des prédictions pareilles ! Il valait mieux se dispenser de phrases comme : Ce ne sont pas des objets, inanimés, on ne peut pas les récupérer pour s’en défaire. Ou encore, à propos des p’tites mères : elles viennent, pas souvent, mais tout de même. Et au sujet des tantes, des cousines, et même des parentes plus éloignées : elles apportent de petits cadeaux et de la nourriture, comme si on ne nourrissait pas les pensionnaires de l’internat, voyez-vous ça. On ne voyait jamais surgir les hommes. Comme si ces gamins n’avaient pas de père. Ou même de grands-pères. Non, les esprits des hommes ne volaient jamais jusqu’à l’internat.

            Pour ce qui est de Kolia Hachorov, personne, jamais, ne venait le voir. Dans sa petite enfance, il avait attendu une visite quelconque. Il n’était pas le seul, loin de là. Toutefois, sans aucune explication des adultes, même chez ceux qui ne recevaient aucune visite, la lumière se faisait petit à petit : dune manière ou d’une autre, les enfants comprenaient qu’ils avaient un parent quelque part. Si ce n’était une p’tite mère portée manquante, au moins quelqu’un, une vieille grand-mère, par exemple… Une déception définitive ne s’abattait que sur un tout petit nombre, peut-être une dizaine d’enfants. On ne leur disait rien, et ils ne posaient pas de question… Hachorov en faisait partie.

            Il avait depuis longtemps cessé d’attendre la visite qui ne venait pas, et quand il était devenu l’Obtus, et plus encore Manche de hache, il considérait les apparitions des p’tites mères avec un mépris bien dissimulé.

            Lui qui se ne se gênait plus depuis longtemps pour exprimer ses sentiments répugnait à le montrer.

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