ROMAN

18,90 euros - 300 pages

Parution le 16/03/2018

ISBN 978-2-35887-259-1

Nouvelle édition

COLLECTION
LITTÉRATURE

 

 

Plateau

Franck BOUYSSE

Prix des lecteurs de la Foire de Brive

Sur ce plateau de Haute-Corrèze, Virgile et Judith ne sont plus qu’un vieux couple de paysans. Auprès d’eux vit Georges, ce neveu dont les parents sont morts d’un accident de voiture et qu’ils ont élevé comme leur fils. Aujourd’hui, c’est Georges qui s’occupe de la terre. Mais lorsqu’une jeune femme qui fuit son passé vient se réfugier chez eux, lorsqu’un ancien boxeur tiraillé entre ses pulsions sexuelles et sa croyance en Dieu s’installe dans le hameau, lorsqu’un mystérieux chasseur commence à rôder alentour, le plateau devient le théâtre d’un huis clos où toutes les passions se déchaînent.
Prenant pour cadre ce territoire où la sauvagerie de la nature fait écho à l’apreté des hommes, Franck Bouysse nous livre une œuvre ciselée comme un joyau noir.

ROMAN

18,90 euros - 300 pages

Parution le 16/03/2018

ISBN 978-2-35887-259-1

Nouvelle édition

COLLECTION
LITTÉRATURE

L' Auteur

Franck BOUYSSE

Franck BOUYSSE

Franck Bouysse, né en 1965 à Brive-la-Gaillarde, a été enseignant en biologie et se lance dans l’écriture en 2004. Grossir le ciel en 2014, puis Plateau en 2016 rencontrent un large succès, remportent de nombreux prix littéraires et imposent Franck Bouysse sur la scène littéraire française. Il partage aujourd’hui sa vie entre Limoges et un hameau en Corrèze.

À propos du livre

Ce roman a remporté à l'occasion de la Foire de Brive le Grand Prix des lecteurs de la Ville de Brive. 

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Il est une ombre sur le Plateau, un germe sous un tégument, un murmure porté par le vent qui courbe à peine l’échine des herbes.

Imago prêt à toutes les mues.

Il trace de mystérieux symboles sur son visage avec un morceau de charbon de bois. Marques runiques intraduisibles. Folie déployée sur sa peau, comme des souvenirs pas encore nés, les puissantes déraisons qui turbinent hors des frontières de son corps.
Ses pieds n’ont pas encore foulé le sol, ses empreintes n’ont pas honoré ce monde sauvage. Ses yeux n’ont pas vu danser les étoiles sur les eaux noires des étangs et sa voix n’a pas glacé la nuit.

Il sait.
Il sait tant de choses au sujet de la peur et du sang. Leur goût. Le ferment si excitant de la crainte qui fait relever la tête au cerf inquiet et voler plus haut les oiseaux dans le ciel. La proie, qui ne soupçonne encore rien du sang qui déboule d’un torrent d’altitude. Peur et sang, jumeaux maléfiques s’abreuvant
à son propre sein.

Il sait.
Il est une ombre en suspension, diluée, insaisissable, chantournée au gré des vents de ses désirs. Une ombre, qui hante le silence et frôle les clochers des
églises.

Tout à la fois.
L’ombre d’un homme.

Il est le Chasseur.

 

 


Il n’est pas dix heures du matin.
Deux hommes sont assis sur un tertre rocheux. Ils mangent du pain, du jambon cru et du fromage et boivent, à tour de rôle, du vin rouge au goulot d’une bouteille en verre. Un lièvre d’une dizaine de livres au museau luisant de sang et deux fusils de calibre douze gisent sur un lit de mousse, à portée de main.
Deux beagles tournent autour des chasseurs en reniflant, à l’affût de croûtons de pain, de rogatons et de gras de jambon, jetés machinalement par l’un ou l’autre des hommes. La composition a des allures d’armoirie médiévale d’un autre temps, un genre de langage héraldique.
Quelques rangs de maïs et de topinambours s’étalent en contrebas, assujettis à une langue de terre à peine plus large qu’un pont sur la rivière, prolongée par une lande de carex bordée de bruyères. On peut voir des morceaux de tissus flottant dans le vent, encore accrochés à une croix faite de piquets cloués, et tout en haut un chiffon cousu vomissant la paille par une hideuse bouche peinturlurée.
À l’aplomb, comme une avant-garde de l’automne, le soleil éparpille une lumière orangée sur une lisière de hêtres qui balisent au loin des prairies épuisées.
Karl, ses manches de chemise retroussées jusqu’à la naissance du biceps, passe le revers d’un pouce sur l’arête de son nez pour chasser une mouche. Il coupe une tranche de fromage, sans retirer la croûte, et l’enfourne dans sa bouche. Ses avant-bras boursouflés de veines biscornues ressemblent à des
poteaux en fer recouverts de tiges de glycine.
Virgile relève les yeux sur l’horizon qui danse au loin dans une brume irréelle fabriquée par l’usure de son regard. Il semble consumer les dernières flammes d’une très ancienne vigueur et, sous son visage abrasé, des os saillants ondulent sous la peau quand il mâche. Un accès de tristesse le frappe au
plexus, d’un coup sec, et vient se nicher au fond de son ventre.
Dans le ciel, un milan noir s’enroule autour d’une corde invisible et grimpe en écaillant l’azur de ses cris perçants, vers calibrés d’un psaume. Virgile ne se risque pas à vérifier de quel rapace il s’agit, il se force à cadrer le premier plan de ses mains occupées à ranger les restes du repas dans du papier d’aluminium.
Un an plus tôt, le médecin de famille lui a parlé de cataracte, mais, n’étant pas certain de son diagnostic, il a souhaité l’avis d’un spécialiste. Puis les mots du spécialiste, temps morts, respirations, fruit de l’expérience, rien de compassionnel :dégénérescence maculaire. Et le confrère a dit, en se raclant la gorge, le futur proche et le lointain. Ce lièvre que Virgile a tiré au jugé, ne le distinguant pas entre les touffes d’ajoncs, pas plus que les chiens fouraillant à son chevet. L’aveuglement en marche.
Karl prend une longue bouffée de la cigarette qu’il vient d’allumer, puis refoule fumée et mots mélangés.

— Regarde-moi ça si c’est beau, on dirait que les arbres crachent du feu.
Virgile enfonce du pouce le bouchon sur le goulot sans lever les yeux :
— Ouais.
— Putain, prends le temps de regarder. Tu vas quand même pas me dire que personne est responsable de ça.
Pour Virgile, Karl a toujours été pénétré par une foi machinale, faite de prières à un dieu qu’il rend seulement responsable des bonnes choses qui lui arrivent. Pour le reste, il y a les hommes et leurs démons.
Le sujet entraîne parfois les deux hommes dans une échauffourée passionnée. Virgile le mécréant, Karl le croyant. Pas si simple. Chacun sait d’avance qu’il ne convaincra pas l’autre, alors ils en profitent pour tenter de se convaincre eux-mêmes du bien-fondé de leurs certitudes affirmées, en haussant parfois
le ton plus que nécessaire.
— Je trouve ça beau, mais c’est pas le problème.
— Ah, nous y voilà rendus au foutu problème.
Virgile se ravise, retire le bouchon, boit une gorgée de vin, rebouche la bouteille et dit :
— Ça faisait longtemps.
— Pas tant que ça, il me semble.
— Je risque de me répéter, vu que j’ai pas changé d’avis sur la question.
— Moi non plus, c’est pas grave, dit Karl avec un large sourire.
— Bon, ce que je veux dire, c’est que le soleil et les arbres, ils se fichent pas mal de fabriquer du beau, ils sont ce qu’ils sont, un point c’est tout.
— Et pour que les merveilles entrevues m’évitent tout orgueil, malgré leur excellence, il m’a été planté dans la chair une écharde, dit Karl en balançant une main devant lui comme un chef d’orchestre.
— Tu te verrais.
— Quoi ?
— On dirait quelqu’un qui a trouvé une saloperie par terre et qui veut la refiler à tout prix.
— T’appelles ça une saloperie…
— Tu la sors d’où celle-là ?
— Une des Lettres aux Corinthiens, plus ou moins.
— Quand je pense que tu t’es tapé la Bible, en plus du reste, dit Virgile, comme s’il plaignait un ami d’une chose terrible qui lui serait arrivée.
— On apprend plein de choses en piochant dedans au hasard.
— Moi, je trouve suspect de te forcer à apprendre des phrases entières de ta Bible. Enfin, je suppose que c’est pratique pour avoir une réponse à tout ce qui se présente.
— C’est pas que ma Bible.
— Admettons…
— Et puis ça me regarde.
— Alors cherche pas à m’embobiner avec le paysage.
— T’as jamais eu besoin d’aide, toi, ou bien t’es trop fier pour l’admettre.
— J’ai l’habitude de penser par moi-même, pas de soustraiter.
— Excuse, j’avais oublié à qui j’avais affaire.
— Tu veux dire quoi par là ?
— Qu’on est trop vieux tous les deux pour se gourer de cible.
Virgile relève la visière de sa casquette.
— Et qui c’est le plus orgueilleux, d’après toi : celui qui trouve des causes à la beauté, ou celui qui en cherche pas ?
Karl sourit en regardant Virgile.
— T’es un petit malin.
— Je disais pas ça pour faire le malin.
— Peut-être bien, mais je te connais suffisamment pour savoir quand tu fais semblant de pas comprendre.
Virgile n’a pas l’intention de lâcher le morceau :
— C’est marrant ton histoire d’écharde, on dirait qu’elle est pas terminée, la phrase.
— Je vois que t’as écouté avec attention… Justement, elle est pas finie.
— Y aurait pas un démon dans les parages ? Y a toujours un démon qui traîne dans les saintes Écritures, pas vrai ?
— Je croyais que t’y connaissais rien.
— Je suis allé au catéchisme, comme tout le monde. C’est depuis ce temps que j’ai pris mes distances.
— Tes distances !
— Ouais, mes distances, et si tu restes assez longtemps dans le coin, tu t’apercevras vite que personne veille durablement sur personne.
Karl a la délicieuse sensation d’avoir mis en joue un animal farouche, sans vouloir appuyer sur la détente. Quant à Virgile, il se rend compte qu’il s’est laissé manoeuvrer et que conduire un troupeau est plus dans ses cordes que mener une conversation.
Dans ces moments, il a le sentiment de parler tour à tour à un étranger, à un frère et à un fou.
— Quand je pense à ce que deviennent les nouvelles en passant par plusieurs bouches, entre le village et ici… J’imagine que t’es conscient de ça quand tu ouvres ta Bible et que t’y pioches tes vérités, dit Virgile en frottant ses jambes de pantalon pour en faire tomber les miettes.
— T’es bien un vrai paysan, toi.
— Ça veut dire quoi ?
— Que t’as sûrement plus de réponses à donner que de questions à poser.
— C’est un genre de leçon ? Venant d’un type qui en a visiblement pas retenu beaucoup, ça me fait plutôt rigoler.
Karl observe Virgile qui sort son paquet de cigarettes d’une poche de son veston, pour en prendre une et la porter à sa bouche.
— On peut pas dire que les valises t’encombraient beaucoup quand t’es arrivé ici, poursuit Virgile l’air de rien.
— Je vois pas le rapport.
— Un homme, c’est fait pour garder ce qu’on lui a transmis, c’est pas fait pour conquérir le monde, ni pour se poser des questions, voilà ce que je pense.
Karl se raidit, se souvenant des maigres confidences faites à Virgile, concernant sa façon de vivre avant de s’installer sur le Plateau.
— Pas la peine de me faire la leçon. Chacun son histoire. J’essayais pas de te convaincre de quoi que ce soit.
— Oui, oui, je sais… Désolé, je suis un peu à cran en ce moment.
— Jude ?
— Jude.
— Et ?
— …
— Ça fait combien qu’on se connaît, d’après toi ?
Virgile prend un temps avant de répondre.
— D’après moi, ça devrait nous mener au même résultat que d’après toi, je suppose.
— Je dirais cinq ou six ans à tout casser.
— Entre les deux me paraît être un bon chiffre. Pourquoi cette question ?
— Je me demandais juste, dit Karl en repoussant d’un coup de botte un des deux chiens qui s’est approché pour lécher le sang sur le museau du lièvre.
— Heureusement que t’étais là pour l’abattre. Moi, j’ai juste réussi à lui donner un peu d’élan avec mes deux cartouches.
— Y a pas si longtemps, tu lui aurais pas laissé sa chance. Faudrait que tu fasses régler ton fusil. Il doit pas assez écarter, à mon avis.
Virgile plie son couteau, tend sa jambe droite et le glisse dans une poche. Il ramasse le lièvre au corps raidi et le fourre dans son carnier. Les deux hommes se mettent en route dans la lumière vacillante de ce matin de septembre qui étire leurs ombres sur la rocaille d’un chemin creux bardé de bruyères et de fougères-aigles. Les chiens trottent à leurs côtés – petites flammèches autour de bûches, sans plus chercher à aiguiser leur flair sur une piste sans avenir.
Ils traversent de grands bois. Corps séquencés dans une alternance d’ombre et de lumière. Leurs pas effacés dans l’instant sur d’épaisses couches de mousse reprenant forme dès leurs semelles retirées.

Ils empruntent ensuite une piste de débardage où flotte une odeur entêtante de résine, marchant en équilibristes sur la crête centrale clôturée de profondes ornières gorgées d’une eau boueuse. Des grenouilles plongent à leur approche et se laissent couler, puis remontent à la surface dans la position du supplicié cloué sur un gibet. Les deux hommes n’ont aucun regard pour le carnage de branchages et de cimes abandonnés par les forestiers, et pas plus pour la montagne de troncs rassemblés qui forme une muraille régulière de disques jaunâtres entourés d’écorce. Le bruit de leurs pas, comme un requiem.

 

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