ROMAN NOIR

20,90 euros - 512 pages

Parution le 01/10/2020

ISBN 978-2-35887-696-4

COLLECTION
LITTÉRATURE

 

 

L'Ange rouge

François MÉDÉLINE

À la nuit tombée, un radeau entre dans Lyon porté par les eaux noires de la Saône. Sur l’embarcation,  des torches enflammées, une croix de bois, un corps mutilé et orné d’un délicat dessin d’orchidée. Le crucifié de la Sâone, macabre et fantasmatique mise en scène, devient le défi du commandant Alain Dubak et de son équipe de la police criminelle. Six enquêteurs face à l’affaire la plus spectaculaire qu’ait connu la ville, soumis à l’excitation des médias, acculés par leur hiérarchie à trouver des réponses. Vite. S’engage alors une course contre la montre pour stopper un tueur qui les contraindra à aller à l’encontre de toutes les règles et de leurs convictions les plus profondes. Porté par la plume brillante et explosive de François Médéline, L’Ange rouge invite son lecteur à une plongée hallucinée parmi les ombres de la ville et les âmes blessées qui  s’y débattent. 

ROMAN NOIR

20,90 euros - 512 pages

Parution le 01/10/2020

ISBN 978-2-35887-696-4

COLLECTION
LITTÉRATURE

L' Auteur

François MÉDÉLINE

François MÉDÉLINE

Né en 1977 dans la région lyonnaise, François Médéline a suivi des études à Sciences Po Lyon où il sera chargé d’études et de recherches, spécialisé
en sociologie politique et en linguistique. De 2008 à 2017, il sera conseiller, plume puis directeur de cabinet et directeur de la communication de divers élus. Parallèlement, il est l’auteur de deux romans noirs publiés à La Manufacture de livres et scénariste de l’adaptation du roman Pike de Benjamin Whitmer.

Ce qu’en dit la presse

  • François Médéline, utilisant tous les passages obligés du polar de procédure, propose un livre paradoxalement fort original.

  • Spectaculaire.

  • L’imposante Mamy et ses boys du SRPJ sont sur les crocs !

  • Une écriture rock, un rythme efficace.

    Ronan Manuel - RADIO RENNES
  • Un monde hallucinant de noirceur qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne.

    RADIO DUNES

Ce qu’en pensent les libraires

  • François Médéline ne le cache pas : il a été élevé à James Ellroy. Et nous, ce genre d'inspiration on aime bien ! Et de fait, cet Ange rouge nous happe, nous tape et ne nous lâche pas. Ok, ça secoue, mais on ne va pas s'en plaindre parce que des polars de cet acabit on n'en a pas tous les jours. Accrochez vos ceinture !

    Olivier - Librairie Comme un roman à Paris
  • Cet Ange rouge déploie ses ailes sur 500 pages de pur roman noir qui se lisent quasiment d’une traite. Une réussite impeccable dont François Médéline déroule l’intrigue avec une maîtrise jamais prise en défaut. Bref, un roman à ne pas laisser passer qui a de grandes chances de se retrouver parmi les favoris de cette année.

    Yann Leray - Librairie Alpha Bureau de Monistrol-sur-Loire
  • François Médéline donne une leçon d'amour du genre, d'amour du noir et du style. On dit souvent de lui : Le Ellroy Français. Personnellement, je trouve que le Dog n'a pas écrit un livre comme celui-ci depuis longtemps...

    Benoît Minville - Fnac de La Défense
  • Un rythme saccadé et tranchant comme une kalashnikov, une galerie d'écorchés vifs, chez Médéline flics, assassins, comme victimes ne sont pas des anges. Survolté ! 

    Marion Wolff - Librairie Forum à Besançon
  • Un rythme d’enfer pour une enquête menée par un flic borderline entouré d’une fine équipe...

    Jean-Pierre Barrel - Un petit noir à Lyon

FERMER

Le hors-bord de la brigade fluviale s’est élancé sur le Rhône. Mamy était calée sur la banquette en skaï vers la poupe. Le vent a fait virevolter sa queue de rat dans la nuque complètement 1988. C’est inscrit Nicole Piroli sur sa carte d’identité, mais tout le monde l’appelle Mamy. Elle est capitaine. Elle n’a pas de passeport car elle n’a jamais quitté le territoire national. C’est une mère pour tous les zozos du groupe que je dirige à la crim’ mais elle est aussi plus que ça. Les gens qui ne la connaissent pas voient un Golgoth d’un mètre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-dix kilos à tendance boulimique. Moi, je vois qu’elle cuisine mieux que personne, qu’elle ne me drague pas, qu’elle est veuve, sans enfants et prétendument médium, ce qui est un package très utile quand on jobe à la Police Judiciaire. Elle doit prendre sa retraite depuis longtemps, prédestinée qu’elle est à se finir à la bière éventée et au whisky bas de gamme, ce qui assurera une continuité avec son boulot de flic : les crimes ont besoin de boîtes de strip-tease et d’alcool.

 

Mamy était là sur ce hors-bord qui nous menait au fond d’une nuit de printemps. Un air de ras-le-bol s’accrochait à ses lèvres. J’ai louché sur le bout orange de sa Gauloise avec mon œil droit. Le gauche ne fonctionne pas vraiment. Je suis né borgne même si ça ne se voit pas. J’ai fixé les fils de tabac incandescents. J’ai oublié ses yeux de chien voilés de gris et son nez épaté de boxeuse. J’ai dû sourire. Weber a dit :

- Vous vous marrerez moins tout à l’heure, Dubak !

La coque du bateau a heurté une vague plus haute que les autres. Weber a donné un coup de barre à tribord pour rejoindre les eaux plus calmes de la Saône. Les semelles de mes Timberlands ont décollé. J’ai atterri sous le regard ressuscité de Mamy dans les bras de la fille blonde dont je n’arrivais pas à fantasmer le petit cul depuis un trop long moment déjà. Le hors-bord a débuté sa longue courbe. Il a contourné la pointe de la Presqu’île. La fille a dit :

- Vous pourriez y mettre du vôtre, commandant.

Elle m’a souri, les filles me sourient tout le temps. J’ai comme un pouvoir magnétique. Je m’en passerais bien. Weber a actionné la poignée d’accélérateur. La pointe du hors-bord s’est enfoncée. J’ai glissé vers la proue. Je me suis remis sur pieds. L’embarcation s’est engouffrée sous le pont Pasteur. Ses pylônes ont vibré sous le poids des engins qui dévalaient l’A7. Une locomotive tractait un chargement de voitures. Le conducteur a klaxonné à l’approche du tunnel qui s’engage sous la colline pour ressortir à Oullins. J’ai repéré notre bâtiment. L’entrepôt désaffecté du port Rambaud que Mamy mobilise quand il y a urgence à faire parler un suspect. La fille me souriait encore, connement.

 

Elle a braqué le projecteur sur moi. J’ai plissé les paupières. J’ai agrippé une poignée en métal. J’ai pivoté. J’ai discerné la rive droite. Je n’avais jamais vu la ville comme ça. A l’ouest, les lumières dansaient sur le flanc de la colline, derrière les bosquets, c’étaient les maisons des riches ; plus haut, de grands immeubles genre blockhaus dominaient la ville ; à l’est, le port se répandait comme une ombre sur une terre vierge et cotonneuse, succession anarchique de bâtiments en béton et de des grues rouillées culminant par-dessus des lampadaires, des entrepôts. De petites péniches d’habitation étaient amarrées le long du quai, entre d’énormes péniches commerciales. La fille a dirigé le projecteur sur un point qui clignotait dans le mistral de Lyon, cent mètres au Nord. Weber s’est tourné vers Mamy:

- On arrive. C’est pas joli à voir, capitaine.

Mamy l’a ignoré. Elle a lancé son mégot dans l’eau.

 

Les gyrophares des cars de CRS ont balayé les deux-cent-cinquante personnes tenues à distance derrière une banderole en plastique jaune par des gros bras casqués-matraqués en tenue de combat. Le quai Rambaud n’était plus un bout de friche sur lequel les péniches chargeaient et déchargeaient dans la journée. Ce n’était plus le cimetière des illusions d’une trentaine de prostitués blacks qui y stationnaient leurs camionnettes pour les commerciaux, les routiers et les pervers, tous les jours et toutes les nuits.

 

Le hors-bord a remonté la rivière à quatre nœuds. J’ai deviné la silhouette de Jacques Gardan. Gardan ne voyait rien d’autre que son terrain d’investigation. Il était emmailloté dans sa combinaison. Il procédait sous le mitraillage des flashes de deux techniciens de la police scientifique, prélevait des échantillons sur la barque.

 

Weber a coupé les gaz. Le hors-bord a glissé sur l’eau. Les quatre torches se reflétaient à la surface de la Saône, plantées aux extrémités d’une croix de trois mètres. Les poignets et les chevilles du cadavre étaient ligotés au bois avec une corde en nylon. J’ai baissé le regard sur les jambes. Le moteur du hors-bord a crachoté. J’ai entraperçu les rubans verts peints sur la peau, le bas-ventre musclé. J’ai fermé les yeux. Le sexe et les testicules étaient scalpés. Mon œil voulait voir. J’ai entrepris l’ascension. J’ai détouré une fleur de son fond rose pâle. J’ai longé les veinules vaporeuses, rouges. La face était lacérée, la chair à vif. Weber a dit :

- Je vous avais prévenu, commandant…

- On n’est pas au cinéma, Weber. Accostez, maintenant.

J’ai humé l’air, l’odeur de pétrole. J’ai repris mon souffle. J’ai calmé les palpitations de mon muscle cardiaque par de longues inspirations. Le hors-bord tanguait. La barque tanguait. Jacques Gardan luttait. J’ai dit :

- Fais attention de ne pas tomber !

 

Le hors-bord a remonté le courant. Gardan a continué à gratter. Il a enfilé les indices dans des sachets en plastique. Il les a fait passer à un gars vêtu avec la même combinaison, le même masque, les mêmes gants, les mêmes protections de chaussures. Weber a esquissé un sourire. J’ai dit :

- Qu’est-ce que vous faites, Weber ? Accostez.

La fille ne souriait plus. Elle a dit :

- C’est bon, commandant. On n’a pas l’habitude de voir ce genre de choses. Faites pas chier.

Mamy a murmuré. Elle a le chic pour les incantations spirites.

- Il avait une mère, une sœur.

Elle avait les yeux fermés. Elle parlait du cadavre.

 

Le capitaine Pierre Weber a accosté cent mètres plus haut, à la station de ravitaillement British Petroleum. On aurait pu sauter du hors-bord avant mais il nous a largués loin. Il avait passé plus d’une heure avec la fille, le lieutenant Emilie Braud, à remorquer la barque qui avait achevé sa course sur un pylône du pont Kitchener, jusqu’ici. L’embarcation avait été repérée à Vaise. Les fantômes l’avaient suivie. Les fantômes avaient descendu la Saône sur plus d’un kilomètre. Ils étaient là désormais, derrière les banderoles qui délimitaient la zone de sécurité. La moitié d’une compagnie de CRS encerclait le périmètre. L’autre moitié délimitait une seconde zone plus étanche avec des barrières métalliques. Les journalistes se mêlaient aux prostituées. Les cadreurs avaient grimpé sur leurs estafettes. Les plus téméraires étaient suspendus en haut des lampadaires qui diffusaient une lumière jaune. Les camions-régies de Canal + et M6 étaient sur place. Un reporter de Télé Lyon Métropole tentait de forcer le passage. Les Bleus de la police municipale et de la nationale géraient. Des scooters, des mobylettes, des R21 Break tricolores, des camionnettes Peugeot et Citroën, des motos BMW grosses cylindrées bloquaient tous les accès.

 

Mamy est passée devant. Elle a grimpé une échelle rouillée. Je l’ai suivie. Elle a marché comme un bûcheron. Nos semelles ont raclé les pavés autobloquants qui recouvraient le parking. Elle s’est tordue la cheville dans l’un des rails qui filent jusqu’à la zone portuaire. Elle a frotté la languette de sa Dr Martens avec la semelle de l’autre chaussure, pour mieux la salir. Elle a bégayé un juron. Elle a avalé deux Dragibus récupérés au fond de sa poche de blouson. Elle a allumé une nouvelle Gauloise. Une façon comme une autre de réguler sa glycémie et son espérance de vie.

 

Paul Giroux parlementait avec le commissaire divisionnaire. Giroux était commissaire principal et mon supérieur hiérarchique depuis trois ans. Il se sapait comme un avocat de seconde zone. Il arborait un bouc. La crête de son nez était chaussée de lunettes à montures dorées. Il portait une chemisette écossaise qui se tendait sur son ventre flasque. Son velours à grosses côtes moulait ses cuisses et cherchait ses minuscules mollets sans les trouver avant de tomber sur ses mocassins Sebago. J’ai serré la main grasse qu’il m’a tendue puis celle du divisionnaire. Le commissaire Vernier rivalisait avec Giroux sur l’échelle C. Il était directeur du SRPJ. Son costume bleu marine avait du mal à recouvrir ses épaules. Sa cravate bariolée perroquets lui oppressait la glotte. Son crâne était lisse. Il le rasait au Wilkinson trois lames deux fois par semaine. Le commissaire divisionnaire était une huile. Il était fait pour ça, être une huile de la police, sermonner les troupes, se fier aux statistiques.

- Virez-moi ce rictus, Dubak.

Giroux m’a flingué des yeux. Mamy a dit :

- Pourquoi on est là ?

Il l’a ignorée.

- Le crucifié est pour votre groupe, Dubak. On s’est mis d’accord avec le procureur. Il ne va pas tarder.

J’ai fixé Giroux, le commissaire divisionnaire, Giroux.

- Le job est pour toi et ton groupe. C’est un homicide, un crime de cinglé. Il faut de l’obstination. Et cesse de ressasser le passé, tu vas finir aigri.

Giroux a calibré le divisionnaire.

-  Je mets Bernard dessus sinon, commissaire. Si c’était que de moi…

Mamy a dit :

- On se serait déjà fait virer, pas vrai ?

Ce n’était pas vrai. Les chefs avaient décidé de regrouper tous les extravertis et les introvertis de la boutique dans le même groupe. Nous avions foiré une grosse enquête. Nous sommes dociles. Nous respections globalement les procédures grâce à Véronique et Laurent, les meilleurs éléments de ma troupe. Véronique était numéro 3 : c’était la procédurière. Laurent était numéro 4 : c’était l’adjoint de la procédurière.

J’ai agrippé Mamy par la manche. Elle aurait pu terrasser Giroux avec son petit orteil. Mamy est une obsessionnelle de la french manucure. Elle se fait les ongles des pieds. Elle a un trouble compulsif : il faut qu’elle frappe. Elle a une spéciale qu’elle a éprouvée sur les rings quand elle était championne de France des Super Welters. C’était avant d’être grosse. La frappe au sternum, en direct du droit. Elle termine toujours ses cibles à moitié asphyxiées avec les pieds, pour ne pas s’abimer les mains.

 

Elle a pompé sur sa Gauloise. Elle m’a glissé un clin d’œil. C’est dans ces moments-là que je l’aime. J’aime son regard moitié espiègle moitié démoniaque. Un nuage de fumée a décampé par-dessus son épaule. Elle a décoché à Giroux et au commissaire divisionnaire son sourire à tomber, celui d’avant la mort de Christian, quand elle n’avait ni sa coupe en brosse, ni sa queue de rat tressée dans le cou, qu’elle pesait quarante kilos de moins. Elle a toujours ses yeux de chats, jaunes, et son sourire secret. Le reste, elle s’est jurée de le perdre le jour de la mise en bière, une promesse entre elle et elle. Comme si le décès de son âme sœur l’avait condamnée à ne plus vraiment être une femme et à s’habiller en noir de la tête aux pieds. Elle a rencontré Christian à quinze ans. Elle a été fidèle durant trente-et-six ans. A part les heures passées au club de foot de Saint-Priest à s’occuper des mioches après l’Intermarché où il était magasinier, Christian a tout fait pour rendre Mamy heureuse. Un semi-remorque a décidé de traverser le terreplein central du périphérique un jour de brouillard. Trois gosses du club y sont passés avec lui.

- Messieurs, merci pour le job, a dit Mamy.

Des hurlements se sont élevés plus loin, derrière des buissons et des cannisses en bordure de Saône. Une bouteille d’Orangina trônait sur le toit d’une caravane. On a avancé jusqu’à entendre les grincements d’un étendoir à linge qui occupait la moitié d’une cour de dix mètres carrés. Je me suis placé sous une enseigne publicitaire Stella Artois plantée au sommet de deux poteaux en béton volé à EDF. J’ai aperçu deux Bleus qui interrogeaient un couple. Le mari était un petit type avec un pull-over bordeaux. Sa femme obèse était comprimée dans une robe de chambre rose. Le petit type était calme. Sa femme hurlait des Je l’a vu, je vous dis, c’est le tout-puissant qui l’a envoyé, c’est notre seigneur. Le type m’a repéré. Il m’a dévisagé avec ses yeux bleus, translucides. Il a fait une clef de bras à sa femme. Il m’a désigné de sa main libre. Il a hurlé  des Ah Satan, au secours, c’est pour nous ! Il s’est aplati au sol. Il a disparu en rampant sous la caravane. La femme s’est réfugiée contre les deux Bleus qui ont reculé pour ne pas la toucher.

- Satan, c’est lui !

J’ai avancé dans la cour. Mamy m’a suivi. Elle mâchonnait un bonbon crocodile, sûrement un vert, c’est ceux qu’elle préfère. Les deux Bleus ont pivoté vers nous pour chercher du renfort.

- Je suis le commandant Dubak, madame. Taisez-vous maintenant, sinon je vous fais embarquer.

Les deux Bleus se sont dressés comme des poutrelles. Ils m’ont salué. La folle m’a calibré.

- Pardon, monsieur l’inspecteur, pardon, je…

Elle n’a pas achevé sa phrase. Elle a saisi le manche d’une pelle à neige. Elle a  frappé à l’aveuglette sous la caravane. A la cinquième tentative, son mari a gémi. Mamy a dit :

- Vous allez la laisser le tuer ?

Les Bleus ont tâtonné. Le plus grand a pris un coup de pelle dans les tibias. Il a gueulé. Il a fait machine arrière en se tenant la jambe. L’autre a sauté sur le dos de la grosse qui remuait comme une chenille. Il a tenu bon. Mamy a fait quatre pas. Elle a ajusté la femme à mi-distance. Elle lui a mis une gifle dans le front. L’autre s’est effondrée devant la porte de son habitation. Mamy s’est penchée sur elle.

- Rentre là-dedans, ma chérie, et n’en ressors pas avant le soleil. Tu fatigues tout le monde, sauf toi.

Elle a souri. Elle a ouvert l’autre main. Il y avait un rouleau de réglisse dans sa paume. Mamy déteste le réglisse.

- Prends.

La bonne femme a saisi le rouleau, par crainte d’en prendre une deuxième. Elle l’a fourré entier dans sa bouche. Mamy est l’incarnation univoque de la théorie du méchant flic et du gentil flic.

 

Jacques Gardan s’est hissé sur le quai avec l’aide d’un grand, c’était Cyril. Il m’a salué de la tête. Mamy a filé dans leur direction. Elle a fait la bise à Géraldine Galtier qui rangeait les outils et les échantillons dans le camion de la police technique. Galtier fait partie de la catégorie des filles qui me draguent trop. Elle est mièvre. Sans compter que c’est un fil de fer d’un mètre soixante-quinze qui manque de pulpe. J’ai foncé sur Gardan.

- Je vais jeter un œil.

- Il est à toi, Alain. Fais-en ce que tu veux. Les gars de l’IML doivent le ramasser sous peu.

 

J’ai enfilé une blouse, des gants et des protections pour mes chaussures. Gardan s’en est délesté. J’ai ajusté un masque sur ma bouche. J’ai sauté sur le pont d’une péniche amarrée sur le quai. J’ai atterri sur un monticule de graviers. Gardan s’est lancé. Il a glissé à l’atterrissage. Il s’est redressé. Il a épousseté son jeans. Il m’a rejoint à la proue. Il a empoigné mes deux mains. Il m’a fait glisser le long de la coque.

- Content que tu sois de retour, Alain.

 

C’était une mauvaise idée. Les raviolis du midi me sont remontés aux amygdales. La croix était fixée à l’horizontale. Une croix en bois brut, clair. Les quatre flambeaux étaient cloués à la coque. La mort se mélangeait à l’air chargé de vase et de rivière. Je me suis agrippé à la croix. J’ai effleuré les tibias. J’ai fait deux pas chassés pour longer les fils verts. Les fils verts montaient les cuisses jusqu’à l’abdomen. Ils étaient pâles, assortis à la peau rigide que j’ai devinée froide sous le latex.

 

J’ai fixé la plaie entre les cuisses. Avec mon œil et mes morts. J’ai serré les dents. Un ravioli haché est arrivé dans ma bouche. Je me suis accroupi. J’ai relevé le masque. J’ai craché la mixture dans la Saône. J’ai bloqué ma respiration.

Je me suis redressé. L’orchidée flottait. J’ai discerné son cœur qui pompait le sang des chevilles à vif grâce à des tiges aériennes aux couleurs de l’espérance.

J’ai scruté les deux billes de verre azur comme enfoncées au marteau dans le fond des orbites. J’ai scruté les joues creuses, les pommettes taillées, les bouts de chair tailladés, la graisse brillante, le sang séché. J’ai vu la lame glisser sous la peau, couper les nerfs. Le masque filtrait l’air frais à l’entrée de ma bouche. Il bloquait l’air chaud qui puait à la sortie.

 

C’est là que j’ai contemplé le ciel. Et j’ai respiré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

33

 

 

 

1.

L’appartement sentait le mijoté de carotte râpée et le zeste d’orange. Mamy m’a regardé délaisser l’osso-buco qu’elle avait préparé l’après-midi. Je n’avais pas faim. Je me suis forcé à avaler deux bouchées. Mamy a fait glisser le contenu de mon assiette dans la marmite.

Il était plus de 23h. J’ai dégoté un Gini dans le frigidaire. Le goût du persil haché est passé à la deuxième gorgée. Mamy en rajoute toujours juste avant le service. C’est le secret de sa recette, avec le tour de main. J’ai posé ma canette à côté de la bouteille de rhum arrangé, sur le plateau en verre de la table basse. Les feuilles de laurier que la mère d’Alexandra nous a ramenées de la Réunion flottaient à la surface ambrée avec des bâtonnets de cannelle et de vanille, et des herbes. Je n’ai plus touché une goutte d’alcool depuis que j’ai changé de service. Alexandra était déjà partie. A cause de la coke. La moitié de la brigade en croquait aux stups.

 

J’étais assis en tailleur sur mon coussin marocain. Mamy était installée sur le canapé Ikéa de l’autre côté de la table. J’avais envoyé Abdel et Thierry à l’IML. Abdel et Thierry étaient le numéro 6 et le numéro 7 de mon groupe criminel. Je n’ai jamais aimé les dépiautages de macchabés même si le docteur Triposki est un cousin éloigné et un légiste exigeant. J’étais convoqué pour la conférence de presse avec le proc et le commissaire Vernier à 9h à Fort Apache, c’est comme ça qu’on appelle l’hôtel de police, siège du Service Régional de la Police Judiciaire. Véronique avait mis en place le tuyau avec le parquet. Véronique était le numéro 3. Mamy est numéro 2, mon adjoint. Mamy a mélangé ses lettres. Elle s’est redressée. Elle a décidé d’allumer une Gauloise. Elle a jeté une poignée de CarenSac sur la table. Elle a picoré les graines multicolores. Je n’avais pas la tête à ça. On avait un cadavre à l’IML. Mamy a insisté. La partie du dimanche soir est sacrée. Elle y puise son inspiration.

- Vas y, pose ton scrabble.

- Reste zen, beau gosse, j’étudie la meilleure option.

Elle a fait tournoyer le Glenfiddich dans son verre à moutarde pour mieux y lire notre avenir. Je réserve le single malt pour le dimanche soir qu’on consacre à notre partie de scrabble en deux manches gagnantes et qui se joue le plus souvent en trois. Les autres jours, elle se contente d’une partie sèche et de J&B, même si l’avenir est toujours meilleur dans le bon whisky. J’ai regardé les deux colonnes de points inscrits dans la marge de la page 6 du Télé 7 Jours. C’était un mauvais soir, loin de notre record de 926 points, 504 pour elle, 422 pour moi. Ni l’un, ni l’autre n’étions assez concentrés. Mamy turbinait évidemment sur le cadavre. J’étais encore sur la barque. Elle a déplié son bras sept fois, plaçant les lettres une par une, en haut à droite du plateau, à l’horizontale. D-E-N avant le I de I-N-U-I-T et C-H-E-R après.

- Scrabble.

- Dénicher… Bien vu.

- Deux fois le mot compte triple, chouchou. Huit lettres.

Avec elle, tout le monde a droit à son mot doux. J’ai mille surnoms, tous plus ridicules les uns que les autres : chouchou, bichon, trésor, tout y passe. Chouchou est celui que je déteste le plus. Elle le sait. Elle me le réserve. Ma mère m’appelait comme ça. Je ne lui ai jamais dit. Je suis certain qu’elle l’a deviné, qu’elle le sait. Son mot a plié le game. J’ai compté à voix haute.

- Ça fait 158 points avec le bonus Scrabble, c’est ça ?

- C’est toi qui comptes, bichon.

- Salute !

- Santé.

C’était un coup grandiose. Elle a sifflé son whisky d’une traite. J’ai sifflé mon Gini. Mamy a posé une question dont elle était la seule à connaître la réponse. Elle a la pensée maïeutique, c’est mon coach en développement personnel.

- Pourquoi ils nous ont mis là-dessus ?

- Je n’en sais rien. Je n’essaie même plus de comprendre. C’est l’homicide le plus dingue des trente dernières années. Tu as un avis ?

- Je n’ai pas d’avis.

- Alors pourquoi tu demandes le mien ?

- Justement parce que je n’en ai pas, poussin.

J’ai soutenu son regard. Elle a picoré trois CarenSac.

- Comment tu peux bouffer ça ? Tu n’aimes pas le réglisse.

- T’occupe, celui-là est confit.

Elle a dit :

- Par contre, je crois que c’est plus dément de plomber ses enfants ou d’étrangler sa femme après vingt ans de mariage que de crucifier un type. Et ça l’est encore plus de nous mettre là-dessus même si Bernard est sur le dossier Fan et qu’Hervé est surbooké.

Hervé et Bernard sont les chefs des deux autres groupes criminels du SRPJ de Lyon. Ils ont le grade de commandants. Ils sont sous les ordres du commissaire principal Paul Giroux, lui-même sous le commissaire divisionnaire Didier Vernier.

- C’est…

J’ai bu une gorgée de rhum.

- Crade ?

- Sexuel. Codé et sexuel.

Elle a fait rouler un CarenSac sous son majeur.

- Ce n’est pas un mec qui a fait ça.

- Tu veux dire que c’est une femme ?

- Non, mais ce n’est pas un homme.

J’ai essayé d’oublier l’odeur du cadavre et la chair à vif.

- Tu as eu une vision ?

- Ne parle pas des choses que tu ne connais pas. C’est un crime sexuel mais ça a bien plus qu’un rapport au sexe.

- Meurtre homo ?

- C’est une possibilité.

- C’est dégueulasse, peut-être un crime de pédé psychotique.

- Mouais… C’est ton instinct qui te fait dire ça ?

- Mon instinct.

Elle a hésité, détourné le regard, m’a fixé un moment. Elle a lâché son verdict comme un cumulus qui se vide sur la plaine.

- Quelqu’un va mourir.

- Sans blague ? Quelqu’un est déjà mort, tu sais.

- Quelqu’un d’entre nous, c’est pour ça qu’ils nous ont mis là-dessus.

J’ai souri. J’ai reposé ma cannette.

- Tu veux dire toi ou moi ? Et que c’est un complot des grands chefs ?

- Non. Mais quelqu’un d’entre nous va mourir, pas forcément toi, ni forcément moi. Quelqu’un.

 

Le soda m’a glacé la gorge. J’ai haussé les épaules. J’ai cherché une idée à la con dans la couleur brune du rhum arrangé. J’ai vu Mamy à travers la bouteille. Elle avait la gueule déformée d’un Boko absolument camé. Chaque fois que je cherche une idée, je tombe sur la même : Alexandra. Alexandra adore la bouteille en verre qu’elle a achetée en promo chez Habitat et le cône rouge qui sert de bouchon. Sans doute plus que notre location de la Rue du bœuf.

 

J’ai allumé une Chesterfield. J’ai avalé une bouffée. J’ai considéré ma coéquipière. Mamy n’a pas eu besoin de mes confessions pour savoir. Alexandra s’est tirée parce que je passais ma vie en planque à traquer des dealers qui refourguent autant de produit que je m’en mettais dans le nez. Notre couple est parti en vrille. La coke est-elle une cause ou un effet ? Je n’ai jamais réussi à me mettre d’accord avec moi-même. Je suis persuadé qu’Alexandra est toujours attachée à moi. J’ai stoppé la sniffette depuis mon transfert à la brigade criminelle. Alexandra est toujours plus ou moins en couple avec un cadre qui fait dans l’assurance. Le mec fait aussi du vélo. Je hais les cyclistes. Je pense plus souvent à Alexandra qu’au produit. Sûrement que je suis sentimental. Mamy dit : chochotte. Je n’ai couché qu’avec cinq femmes dans ma vie. Chaque fois il y avait du sentiment. Sauf avec la dernière, c’était par commodité et ce fut dès le début désagréable. Il me faut des sentiments sinon je me tire immédiatement. Mais elles ne veulent jamais boire un verre et discuter. Jamais. Les nénettes me veulent pour ma gueule, mes abdos et mes pectoraux travaillés à la salle. Elles aiment le flic, mon arme de service. Elles ne veulent pas converser. Elles s’imaginent qu’un commandant de police est un con, un flic. Elles veulent juste baiser et être soumises. Je n’ai pourtant pas opté pour le bouc du blaireau comme la moitié de mes collègues. Alexandra n’est pas comme ça. Elle me voulait moi. Elle me veut encore. J’en suis sûr. J’étais mieux quand elle était là. Je ne me suis pas rendu compte que je la perdais. Je suis condamné à me faire draguer par des femmes qui ne me font ni chaud ni froid. Mamy a trouvé une formule : elle appelle ça la malédiction.

La malédiction a débuté très tôt, avec ma mère déjà, qui n’a jamais voulu avoir d’autres enfants, par peur de faire moins bien. Ça s’est poursuivi à l’école primaire, avec toutes les gamines qui m’adressaient des cœurs dans des bouts de papier repliés sur leurs secrets et décoraient leur trousse à mon effigie. Ça a continué quand ma mère m’a inscrit à mes premiers castings et que j’ai joué dans des pubs et trois longs métrages. Ce fut même un enfer. Elle voulait faire de moi une starlette. J’ai cru que tout allait s’arrêter quand j’ai stoppé les podiums et les castings, à vingt-deux ans. Ça n’a fait qu’empirer. Jusqu’à la fac de psychologie où les effectifs étaient à quatre-vingts pour cent féminins. Après, j’ai fait flic. Ma mère a eu son cancer du pancréas, elle est morte. Ça n’a rien stoppé du tout. Je dois gérer mon incapacité à être un vrai mec, ressentir les émotions plus que les autres. C’est un vrai problème. Je n’ai jamais trop compris. Je ressemble plus à Vincent Cassel qu’à Brad Pitt. Je ne suis pas plastique. Mais je leur plais. Ça vient peut-être de ma voix et de mes phéromones. Mamy a dit :

- Elle t’a quitté il y a plus de cinq ans. Oublie-la et refais ta vie. Tu as à peine quarante ans.

- Je ne pense pas à elle.

- Tu es un livre ouvert. Tu penses toujours à elle et tu te persuades qu’elle t’aime encore.

- Nous sommes liés pour la vie. C’est comme ça.

- Fuis-moi, je te suis ; suis-moi, je te fuis.

- Pardon ?

- Tu n’as rien à te faire pardonner. Tu t’inventes des croix à porter. En fait, tu aimes ça.

- Tu l’as toujours détestée.

- Effectivement. Tout le monde sait que je me tape le beau gosse de la boutique et ça fait d’ailleurs du bien à mon égo boursoufflé. J’ai donc toujours été éperdument jalouse d’elle. Cette fille est en réalité la seule entrave à la bonne tenue de notre relation amoureuse. Si je m’écoutais, je la liquiderais.

J’ai rigolé.

- T’es trop con…

- Je ne suis pas ta mère, reste poli.

Mamy a appuyé sur la télécommande pour monter le son de la télévision. C’était Soir 3. Le présentateur lançait un sujet sur le dimanche des Rameaux. Des fidèles sortaient de la cathédrale de Strasbourg. J’ai fermé les paupières. J’ai vu la basilique de Fourvière qui s’élève au-dessus du vieux Lyon, l’inscription MERCI MARIE sur l’esplanade, en lettres jaunes, fragiles, là où les touristes prennent leurs photos et les amoureux pensent leurs rêves. Le présentateur, Marc Autheman, a lancé le sujet sur le crucifié. Un envoyé spécial était tapi dans la nuit lyonnaise. Il a asséné ses vérités. Le crucifié s’appelait le cadavre de la Saône. Nous faisions le journal du soir d’une TV nationale. Mamy a dit :

- Le gros bordel ne fait que commencer.

 

Je me suis couché trente minutes plus tard. Je ne me souviens que de Mamy, allongée sur le clic-clac dans la chambre d’amis, qui jouait à l’indienne en faisant des ronds de fumée, s’empiffrait de marshmallows et griffonnait un mot-croisé, son sport favori d’insomniaque. Je me suis allongé sur mon lit, j’ai prié. Mes prières ne ressemblent pas vraiment à des prières. Je suis allé jusqu’à ma confirmation mais je ne suis pas certain de croire en Dieu. Je préfère dire que je n’y crois pas. Je me présente de cette façon mais, seul, au lit, dans ma voiture, au bureau, dès que je suis seul, j’ai un rituel pour conjurer le sort et demander la grâce pour Alexandra, pour moi. Pour qu’il ne nous arrive rien avant qu’elle revienne. Je sais bien que rien ne changera. Sauf moi. Je change à chaque fois. Mais elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra jamais.

 

Dans la nuit bleutée, il y a eu des prairies ventées, un bichon maltais a aboyé à vide, comme dans un film muet. Dans la nuit bleutée, j’ai ramé sur un grand lac dans une barque en feu. J’ai poursuivi une sirène obèse à queue de baleine qui serrait une fleur entre ses lèvres. J’avais de longs cheveux. Je tenais une lance en or pour la tuer.

Ma longue barbe s’est enflammée. J’ai sursauté. J’ai dégringolé du lit. Le réveil de ma montre à quartz a bipé. Il était 6h30. J’ai entendu les robinets de la douche se fermer. Mamy a traîné dans la salle d’eau.

 

Le crucifié était là, en moi. Il voulait que je l’aime.

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