ROMAN

12,90 euros - 170 pages

Parution le 10/10/2019

ISBN 978-2-35887-572-1

COLLECTION
LITTÉRATURE

 

 

Albuquerque

Dominique FORMA

Décembre 2001, Albuquerque, Nouveau-Mexique. Voici l’instant que Jamie Asheton redoute depuis qu’il a collaboré avec la police pour faire plonger un parrain de la mafia new-yorkaise. Il a eu beau troquer son passé pour une nouvelle identité, depuis 10 ans, il vit avec une peur sourde en lui. Et deux hommes s’approchent de la guérite du parking où il travaille, c’est pour lui qu’ils sont là. Il va falloir faire vite, sortir de ce traquenard, passer chercher sa femme et fuir vers Los Angeles où se trouve le service de protection des témoins. Mais la route est longue jusqu’à la cité des anges… longue pour un couple traqué, longue pour un homme que sa femme n’aime plus mais qui est condamnée à partager sa vie.

ROMAN

12,90 euros - 170 pages

Parution le 10/10/2019

ISBN 978-2-35887-572-1

COLLECTION
LITTÉRATURE

L' Auteur

Dominique FORMA

Dominique FORMA

Né en 1962 à Puteaux, Dominique Forma est titulaire d'une maîtrise d'économie et d'un diplôme d'études cinématographiques. Il s'installe à Hollywood dans les années 1980 et officie comme music supervisor dans divers films. En 2001, il écrit et réalise le film La Loi des armes avec Jeff Bridges, Noah Whyle et Peter Greene.  De retour en France, Dominique Forma poursuit une carrière d'écrivain chez Fayard, puis aux éditions Rivages, avant de rejoindre La Manufacture de livres.

À propos du livre

Une réédition dans le cadre de l'opération 10 ans, 10 livres de La Manufacture de livres.

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L’espoir n’aide en rien. Au contraire, il rouille l’âme et nécrose les sentiments. De là à affirmer que le désespoir redonne le sourire… Entre les deux, l’ennui triomphe.

Jamie Asheton n’est pas le genre de garçon à se laisser de nouveau avoir. Une fois avait suffi. Ne pas croire en un meilleur avenir. Ne pas se fier aux apparences ni au décor. Il ne faudrait croire en rien, tout serait plus simple. Plus facile à dire qu’à vivre, il faut bien se raccrocher à quelque chose ou à quelqu’un. À Jackie, son épouse, par exemple.

 

Des filets d’eau perlent comme autant de ridicules cascades débordant des rebords de la rampe ascendante du Central Parking. À force d’être éclaboussées, les dalles du trottoir de Copper Avenue − qui longent la face est de l’édifice − sont devenues glissantes et désormais dangereuses à pratiquer pour les piétons qui s’y risqueraient.

De mémoire d’homme, on n’a jamais vu ça à Albuquerque. D’ailleurs, jamais personne ne le verra ; on ne déambule pas à l’angle de Copper Avenue et de Fifth Street si tôt le matin. Le quartier est encore désert. Les Mexicaines viendront pour passer l’aspirateur plus tard, avant l’ouverture des magasins. Quant aux sans-abri, ils sont prévenus : ils se gardent bien de traîner dans le quartier au risque de se faire caresser les flancs par la police municipale.

Des gouttes d’eau tombent, signe avant-coureur d’une inondation ? Ici même sur la « Terre de l’Enchantement »[1] ? En plein Downtown Albuquerque, New Mexico ? I don’t think so.

 

Encadré par quatre rues lui donnant ses limites, le Central Parking est un parallélépipède posé sur du béton et grimpant sur quatre niveaux. Deux rampes se croisent à chaque demi-étage et distribuent des places de stationnement en épi, jusqu’au dernier plateau sans toit exposé au soleil de l’été et au vent de l’hiver. La chaleur assèche l’air et le froid pétrifie les sens en mordant la peau.

Les habitués évitent d’y laisser leur véhicule. Et comme il n’y a que des habitués qui se rendent au Central Parking, il n’y a jamais personne qui gare sa voiture au dernier étage.

 

Le parking public est la plus belle invention de l’homme civilisé après celle de la voiture à bas prix. L’une ne va pas sans l’autre. L’une ne se conçoit pas sans sa complémentaire.

 

Jamie avait entendu dire par un type qui travaillait à la mairie que l’édification de ce hangar à bagnoles n’était pas nécessaire au développement économique d’Albuquerque. Mais le prix de revient à l’unité était si faible qu’il aurait été stupide de s’en priver. La construction d’une place avait coûté mille cinq cents dollars à la mairie. À douze dollars le stationnement pour une nuit et soixante-huit pour une place louée mensuellement, Jamie ne comprenait pas où était la bonne affaire ; lui qui est payé cinq dollars cinquante de l’heure, pour dix heures par jour, six jours par semaine. Les changements drastiques de température et le désert viennent en sus et sont fournis gratuitement.

 

Dans un quart d’heure, Jamie montera dans sa vieille Mercedes et rentrera chez lui pour se coucher, s’il a terminé de nettoyer les ordures qui jonchent le parking.

Le gérant avait reçu des plaintes. Emilio, en charge du Central durant la journée, s’était débrouillé pour ne rien faire. Comme d’habitude, une feignasse cet Emilio. Il avait pigé le système, ce fumier de Mexicain.

Habituellement, il n’y a rien de plus calme que les nuits du mardi et les débuts de matinée du mercredi. Dans une dizaine de jours, le centre-ville s’affolera durant le long week-end de Noël, puis une fois le Nouvel An passé, la routine et le silence régneront de nouveau sur la ville et sur le Central.

 

Lorsqu’il fatigue, Jamie se pose dans la cabine d’accueil. Assis sur le tabouret, il se cale la tête contre la vitre et somnole gentiment. Dans le temps, il se régalait en visionnant des shows de demolition derby. Y avait-il plus décontractant que de regarder de vieilles bagnoles se percuter de plein fouet jusqu’à ce que les carrosseries soient pliées et que les moteurs rendent l’âme ? Et puis sa télé de poche a cessé de fonctionner en septembre dernier, deux jours avant que les tours jumelles de Manhattan ne partent en fumée. Jamie n’avait rien remarqué. Il avait passé le 11 septembre à se gaver de biscuits scandinaves qu’il adore pour compenser la mort soudaine de son poste de télévision. Il est le seul citoyen américain à ne pas avoir assisté en direct à cette spectaculaire déclaration de guerre. Maintenant sans télé, il ne lui reste qu’à lire les journaux qu’il ramasse dans le parking.

 

Le pays s’est mis au garde-à-vous comme un seul homme derrière son président et son armée. Jamie est toujours d’accord avec les clients du parking, même avec les plus excités, ceux qui voudraient qu’on lâche la bombe sur ce pays de merde, de l’autre côté de la planète. « C’est pas idiot, le problème serait réglé. Vous voulez un reçu ? »

Les mini-drapeaux étoilés en plastique lavable − montés sur des tiges souples et terminés par une pince qu’on agrippe entre la vitre arrière et son rebord − se sont mis à fleurir à travers tout le pays. Un acte citoyen, un acte solidaire. Nul client du Central qui n’ait pas le sien. Les plus républicains des conducteurs en exhibaient jusqu’à quatre. Il a bien fallu que Jamie fasse comme tout le monde : il s’est fendu de deux billets d’un dollar et a collé un drapeau en plastique à la vitre de sa bagnole. Le gérant du parking a transformé la cabine d’accueil en un Fort Alamo couvert d’une guirlande rouge et blanche, le plafond parsemé de cinquante étoiles. Ils allaient déguster, ces cons d’Afghans.

La guerre a fait long feu, les Pachtounes se sont fait botter le cul, l’Amérique est vengée. Jamie trouve cela bien. Il pense qu’il ressemble à tous les autres Américains : c’est important de rester immergé dans la masse anonyme et ça ne lui a coûté que deux billets.

Le patriotisme n’empêche pas les gens d’être dégueulasses. Ce matin, il arpente et récure son royaume de béton, le balai-brosse dans une main, le jet d’eau dans l’autre.

Des types, de jeunes cons en vadrouille, avaient eu l’idée d’éparpiller le contenu de leur poubelle, du plateau supérieur jusqu’au premier étage. Un truc sans raison, pour faire rigoler leurs copines. Jamie et son tuyau d’arrosage suivent leur trace d’excréments et de déchets organiques d’étage en étage. L’eau dévale la rampe mais n’emporte avec elle qu’une partie des immondices. Jamie ferme le robinet et joue du balai-brosse. L’atmosphère glacée des courants d’air traversant l’édifice lui mord la face. En sueur, il grelotte pourtant. Il faudrait qu’il perde du poids, qu’il fasse de la gym, qu’il se secoue ; il faudrait tellement de choses.

Il reste le premier étage à récurer et tout le rez-de-chaussée à nettoyer ; cette ordure d’Emilio lui revaudra ça.

Le bruit de moteur d’une voiture qui approche l’entrée du parking le distrait de sa besogne. Un son épais, ronflant et puissant, qui résonne et cogne dans les étages de ce mille-feuille mêlant béton et poutres métalliques.

Jamie perçoit le son de la radio lorsque le conducteur baisse sa vitre, puis le cliquetis des pièces de monnaie lui glissant de la main qui tombent et roulent au sol. Et enfin les jurons du type maladroit. Une autre voix masculine, à ses côtés, ricane. Ce sont des étrangers. S’ils étaient des habitués, ils posséderaient un badge électronique afin d’éviter ce genre de tracas.

Enfin, la barrière d’entrée côté Fifth Street se lève.

Le type appuie sur l’accélérateur et fait crisser les pneus, l’écho ressemble à un gémissement. En considérant l’heure matinale, il peut s’agir d’un conducteur ivre. Jamie se dit que ces types n’ont pas intérêt à dégueulasser ce qu’il vient de nettoyer.

Le véhicule traverse le plateau du rez-de-chaussée, moteur ronflant tranquillement. Il passe le premier tournant en épingle. Les pneus se lamentent un instant puis la voiture s’engage sur la rampe.

Rien d’anormal, pense Jamie. Au rez-de-chaussée, le stationnement est réservé aux détenteurs d’une place louée à l’année. Ce qui suit est en revanche surprenant : la voiture ne se gare pas au premier étage mais poursuit sa route jusqu’au suivant.

Jamie aperçoit brièvement, entre deux piliers, le profil du véhicule qui glisse doucement de l’autre côté de la structure. Les deux types, vitres baissées, radio muette, scrutent la pénombre, cherchant quelque chose du regard.

Quelque chose ou quelqu’un.

Jamie s’accroupit derrière une voiture de la taille d’une boîte à chaussures, une de ces compactes japonaises qu’il déteste. Il glisse le balai-brosse sous le véhicule et palpe ses poches. Son portable est resté dans sa veste accrochée dans la cabine d’accueil à l’entrée du parking.

La voiture rejoint le dernier étage. Ces types veulent profiter du paysage ? Pas vraiment. Une manœuvre et le véhicule fait demi-tour.

Jamie se précipite vers l’escalier le plus proche, il y en a un à l’extrémité de chaque plateau. Il retient la porte pour qu’elle ne claque pas, puis dévale les marches trois par trois. Il veut atteindre le rez-de-chaussée avant eux.

 

Des années que Jamie travaille au Central. Un boulot de merde, pas le premier qu’il a été contraint d’accepter, et pourvu que ce ne soit pas le dernier. Le genre de travail qui avait l’avantage de le rendre transparent. Enfin, c’est ce que pensait Jamie jusque-là…

Les dernières marches. La porte. La voiture, à l’autre bout, dans sa ligne de mire, amorce le dernier tournant. Il reconnaît une Pontiac des années quatre-vingt-dix. La pire des époques pour une bagnole américaine. Déjà le capot pointe dans sa direction. Filer. Fuir. À pied ? Ce serait une mauvaise initiative. En voiture ? Non. Rejoindre sa vieille Mercedes, la démarrer et foncer prendrait trop de temps. Alors, courir jusqu’à la cabine ?

 

[1] Land of Enchantment, « Terre de l’Enchantement » : surnom du Nouveau-Mexique. (Toutes les notes sont de l’auteur.)

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