Pauline Hillier, Les Contemplées
Roman
204 pages
a paru le 9 février 2023
ISBN 978-2-3588-7941-5
Pauline Hillier

Les Contemplées

Roman
204 pages a paru le 9 février 2023 ISBN 978-2-3588-7941-5
Roman
204 pages a paru le 9 février 2023 ISBN 978-2-3588-7941-5

Prix Louis Guilloux Prix Alain Spiess - Mention spéciale du jury et Prix des jeunes

À l’issue d’une manifestation à Tunis, une jeune française est arrêtée et conduite à La Manouba, la prison pour femmes. Entre ces murs, c’est un nouvel ordre du monde qu’elle découvre, des règles qui lui sont dictées dans une langue qu’elle ne comprend pas. Au sein du Pavillon D, cellule qu’elle partage avec vingt-huit codétenues, elle n’a pu garder avec elle qu’un livre, Les Contemplations de Victor Hugo. Des poèmes pour se rattacher à quelque chose, une fenêtre pour s’enfuir. Mais bientôt, dans les marges de ce livre, la jeune femme commence à écrire une autre histoire. Celle des tueuses, des voleuses, des victimes d’erreurs judiciaires qui partagent son quotidien, lui offrent leurs regards, leurs sourires et lui apprennent à rester digne quoi qu’il arrive.
Vibrant d’humanité, Les Contemplées, roman autobiographique enflammé, nous livre l’incroyable portrait d’un groupe de femmes unies face à l’injustice des hommes.

  • Pauline Hillier est née en Vendée et écrit depuis l’adolescence. Membre du mouvement international FEMEN de 2012 à 2018, elle participe à de nombreuses actions. En 2013 elle est arrêtée à Tunis. Son roman Les Contemplées lui a été inspiré par son séjour en prison.
  • Revue de presse
    Une révélation ! Un magnifique roman, puissant, incandescent et d’une folle liberté.
    L’autrice vendéenne plonge le lecteur dans l’extrême brutalité du patriarcat politique et religieux avec ce récit saisissant.
    Pour beaucoup écrire est un témoignage. Pour Pauline Hillier, libérée en pleine nuit, c’est un au revoir à ses camarades.
    Un très beau roman, très humaniste.
    Vibrant d’humanité, Les Contemplées, roman autobiographique enflammé, nous livre l’incroyable portrait d’un groupe de femmes unies face à l’injustice des hommes. Chronique intégrale
    Emerge de la noirceur carcérale un beau et lumineux roman féministe. Humaniste.
    Ce récit est une vibration humaine de haute intensité, une série de portraits fixés par la plume sensible de l’autrice, solidement érigée face à l’injustice.
    Évitant le simple « carnet de prison » (voire, pire, le récit narcissique), ce texte nous fait vibrer au rythme des petites joies et des grandes détresses, tout en tenant une ligne de conduite forte : le  pouvoir de la sororité !
    “Un livre franchement indispensable” (Marie Bronzini) “Très élégant et avec une forme de pudeur qui m’a conquise” (Bénédicte Giusti) “Un livre sincère, sans pathos, une langue dépouillée et directe” (Patrick Vignoli)
    Vous avez, par cette écriture à la fois extrêmement précise et sensible, éclairé ce côté obscur. Vous nous avez rendu la lumière de ces femmes qui, sous votre plume, avec ce style incroyable dont je ne dirai jamais assez de bien, redeviennent des êtres humains. Entretien complet
    Un livre sans pathos mais avec une sensibilité à fleur de peau.
    Pauline Hillier rend à ces oubliées un hommage aussi pudique dans l’émotion que cru dans le témoignage. C’est bouleversant.
    J’ai lu en apnée ce roman terrifiant, éblouissant de tendresse et d’humanité.
    Touché voire bouleversé par le récit de Pauline Hillier, celui d’une incarcération de courte durée certes, mais qui a durablement retenti sur la vie de l’auteure. Chronique intégrale
    Un roman poignant, vibrant de chair, trempé à l’urgence de parler de notre monde actuel, poing levé.
    Un beau roman d’humanismes. Chronique intégrale
    Ce récit autobiographique d’une humanité bouleversante leur rend hommage et leur redonne une voix, inoubliable pour tous ceux qui iront à leur rencontre.
    "J’avais envie de me concentrer et de tourner la caméra directement vers mes co-détenues, de raconter l’histoire de notre rencontre, leurs histoires." Interview intégrale
    Un roman intelligent, très sensible et très bien amené sur la condition féminine.
    Chronique intégrale
    Un regard intense et poignant. 
    Ses compagnes d’infortune ont vécu l’enfer de l’injustice, de la violence, de la misogynie. Elles y ont, pour certaines, répondu sauvagement. Les Contemplées, ce sont elles. Pauline Hillier leur rend un hommage bouleversant, témoignant de leurs vies abîmées, de leurs drames obscurs, de leur humanité. Non sans ambiguïté : ce récit rare, précieux, n’en est pas un. Il en a toutes les apparences, pourtant. Mais le mot témoignage n’est pas vraiment le bon.
    C’est avant tout une histoire d’humanité, de liens très puissants. Chronique intégrale
    Ces témoignages bouleversants disent la vie en prison, mais aussi la solidarité, la générosité entre elles. Tous ces moments de partage et de confidences, Pauline Hillier les écrit dix ans plus tard dans Les Contemplées.
    Un récit sidérant, effrayant, superbement écrit, dont le titre renvoie au livre que lit et couvre de notes l’autrice, Les Contemplations de Victor Hugo.
    Un roman autobiographique, empreint d’humanité, rappelant, ente autres, que le printemps arabe ne fut qu’un feu de paille et que l’injustice dans certaines sociétés frappe plus durement les femmes que les hommes. Chronique intégrale
    Pauline Hillier devient, le temps de ces confessions, chacune de ces femmes. Elle épouse leurs drames, s’invite dans leurs rêves, comprend leur colère, admire leur folle dignité.
    Si le récit de Pauline Hillier est aussi bouleversant, c’est parce qu’il donne à cette tranche d’autobiographie une valeur universelle. En entrant avec elle dans cette prison et en partageant son quotidien, c’est bien contre l’injustice et l’absolu d’un pouvoir dévoyé que l’on s’élève. Chronique intégrale
    C’est avec une extrême sensibilité, une grande simplicité et une tendresse qui transpire à chaque phrase pour celles qui étaient devenues une famille que Pauline Hillier rend compte de cette expérience humaine incroyable.
    Ce livre poignant, parfois teinté d’humour, à l’écriture serrée comme s’il y avait urgence à l’écrire, est d’une grande douceur et d’une profonde sincérité. Chronique intégrale
    Un roman ardent.
    À l’aide d’une écriture imagée et vivante, Pauline Hillier nous propose un roman où les détenues donnent une leçon d’humanité et montrent que la sororité est possible, même dans les pires situations.
    Chronique intégrale
    Ce roman écrit à la première personne [...] bénéficie de la qualité d’écriture de l’auteur qui varie sans cesse les moyens littéraires propres à instaurer un univers de vérité quant au vécu révélé de chacune des détenues mise en lumière. 
    Au fil des pages, Pauline Hillier dresse le portrait de ces prisonnières et nous donne à ressentir la double peine qui frappe les femmes, parce que nées femmes, dans une société où le patriarcat a repris toute sa place.
    Marie de la librairie Les Oiseaux Voyageurs de Saint-Gilles-Croix-de-Vie : "Un récit coup de poing"
  • Une ode à la littérature, une ode à la puissance des femmes, une ode à la liberté. J’adore Pauline Hillier, j’adore ce qu’elle écrit, j’adore sa manière d’écrire.
    Un mois d’enfermement, un mois d’horreur et toujours pourtant de la générosité , de l’attention. La ferveur des intentions de Pauline Hillier tant dans la révolte que pour les autres femmes détenues est percutante. 
    Un livre coup de poing, tout y est : style ciselé, ambiance oppressante et douce  à la fois dont on ne sort pas indemne, des femmes inoubliables. J’en sors admirative et émue. Enorme coup de cœur !!!
    Un roman fort, poignant, inoubliable, vibrant d’humanité.
    Les Contemplées est l’histoire d’une sororité, d’une union dans le désespoir. Il fallait la voix de Pauline Hillier pour qu’en soit restitué le juste écho. Son talent et son courage mettent à jour la somme des violences et des injustices produites par des siècles de domination patriarcale en Tunisie et ailleurs. Un texte sublime et vibrant.
    Roman autobiographique émouvant, prenant, intéressant, passionnant...
    Magnifiquement écrit, ce roman est une ode à la liberté et à la littérature. Il faut lire Les Contemplées parce que c’est un merveilleux roman enflammé et empli de beauté qui nous élève, et aussi pour ne pas oublier les femmes de la Manouba !
    Avec humilité, Pauline Hillier rend hommage à ces femmes par la littérature et produit un grand livre de femmes et de liberté.
    Ce livre est un roman à n’en pas douter. Pourtant il fleure le récit autobiographique d’une mésaventure dont on ne saurait dire de prime abord si elle procède de l’audace un peu folle mais néanmoins courageuse ou de l’imprudence commise par une idéaliste. Ca aura eu le mérite de produire ce récit ramassé en seulement 204 pages dans lequel pas un mot n’est de trop.
    Une leçon d’humanité au cœur de l’inhumanité ! Une claque !!
    Le récit de cet enfermement et les femmes rencontrées à la Manouba resteront pour longtemps ancrés dans l’esprit du lecteur...
    Une sublime autobiographie qui dresse le portrait des autres détenues !
    Voici un texte très fort, troublant, qui nous ouvre les grilles d’un lieu d’un autre temps. Pauline Hillier porte la voix de ces femmes en y mettant ses tripes. C’est un reportage dans ce milieu carcéral inhumain que nous découvrons. À lire, faire lire, à mettre sous les yeux de tous !
    Dans ce roman autobiographique, l’autrice nous fait entrer avec elle dans une prison de Tunisie, rencontrer les détenues qui partagent sa cellule. Ce livre est l’histoire de ces femmes, bien souvent victimes de la dure loi du patriarcat.
    Un magnifique portrait de la société tunisienne contemporaine.
    Un roman poignant qui renverse les limites du bien et du mal en érigeant la sororité en manière de vivre.
    Un récit qui glace autant qu’il marque !
    Ce que je retiens de ce roman, c’est l’hommage vibrant à ces femmes, qui ont à la fois un pouvoir, une âme et une histoire absolument impressionnantes.
    La narratrice, grâce à ses dons de voyance, fera le portrait de chacune, sans juger leur crime. Et on ne saura qu’à la fin pourquoi elle-même se trouve incarcérée...
    Un récit fort, tendre et totalement humain... Pauline Hillier nous prend la main et nous fait vivre avec beaucoup de sincérité son emprisonnement dans les geôles de Tunis. Son combat féministe prend une tournure plus intime mais très dure et de cette violence, elle en tire un récit d’une infinie tendresse pour toutes les femmes. A lire absolument.

    Ce que je retiens de ce roman, c’est un hommage vibrant à ces femmes, qui ont à la fois un pouvoir, une âme et une histoire absolument impressionnantes.
    Pauline Hillier aborde un sujet dur, de façon lumineuse malgré tout. Un livre à passer entre toutes les mains !
    Les Contemplées rend hommage aux détenues, les met en lumière avec amour et tendresse, ces portraits de femmes incroyables sont remplis d’humanité, et la solidarité indéfectible de ces femmes est le fil rouge du roman.
  • téléchargez l’extrait
    Extrait des Contemplées

    Il est vingt heures, le soleil se couche sur Tunis. Dans la voiture, un flic me met en garde : là où je vais ça ne va pas être facile, il va falloir rester sur mes gardes et me méfier de tout le monde. Je ne sais pas où l’on me conduit, personne ne m’a expliqué. Des gens ont parlé en arabe autour de moi toute la journée, des officiers de police ont passé des coups de fil, d’autres m’ont observée gravement pendant de longues minutes avant de pousser de grands soupirs, une avocate a fait un passage éclair, toute en sueur, l’air affolé, une pile de dossiers sous le bras et des lunettes de soleil sur la tête, m’assurant qu’elle ferait tout son possible pour me sortir de
    là, mais personne ne m’a exposé le programme. Ça a eu l’air de leur sembler évident. Pourtant, plus les heures passent et plus rien pour moi ne l’est. Mon cerveau colle en vrac des images sur les mots que le flic prononce : « Il y a des tueuses. Il faut faire attention. Il ne faut pas leur faire confiance. Elles te dépouilleront, elles te frapperont, ou même pire. Il y a des folles là-bas. »
    Je serre les dents. Je sais qu’il veut me faire peur. Il guette ma réaction dans le rétroviseur mais j’évite soigneusement son regard. Je ne veux pas lui donner satisfaction. Je joue la fille qui en a vu d’autres, moi qui en ai vu si peu pourtant. Je scrute le paysage par la fenêtre en essayant de recueillir un maximum d’informations.
    Les rues défilent dans la pénombre. Des automobilistes, des motards et des piétons sont emportés par leurs trajets quotidiens, l’air concentré ou absent. Quelques arbres sans feuilles et recouverts de poussière tremblent au passage des camions. Un chien errant lève la patte contre un tronc puis repart en trottinant.
    Devant une épicerie une bande de pigeons a pris d’assaut un sac de semoule éventré, un homme sort les bras en l’air pour les chasser. Nous poursuivons notre course. Les passants se font plus rares. Je guette les panneaux pour tenter de localiser l’endroit où nous allons, mais la plupart sont en arabe. Les rues se ressemblent et la ville devient vite un labyrinthe dans lequel le chauffeur semble tourner volontairement en rond pour me perdre. Comme si je n’étais pas déjà assez paumée.
    Voilà des heures qu’on me trimballe d’un endroit à l’autre. Mes poignets menottés passent de mains en mains, les mains me traînent de lieu en lieu. On me crie des choses en arabe sans prendre la peine de les traduire. On tire sur ma laisse comme sur celle d’un animal apeuré. La pénombre est partout à présent, elle enveloppe les silhouettes, se répand dans les rues, entre dans la voiture, m’écrase contre le siège en cuir, pénètre ma gorge et mes oreilles, me gagne tout entière. Après des kilomètres de façades, la voiture de police ralentit enfin, passe sous un imposant fronton et s’engouffre dans un couloir sombre. « Bienvenue à la Geôle », me lâche le conducteur dans un rire moqueur. Un frisson me saisit tandis que la voiture s’enfonce dans la gueule béante du monstre. Les portes se referment sur moi en un boucan sinistre, grilles qui s’entrechoquent, gonds rouillés qui grincent, lourdes chaînes qu’on attache. Cette fois ça y est, le système carcéral vient de m’engloutir. Il n’a fait qu’une bouchée de moi. Je déglutis en même temps que lui, une énorme boule dans ma gorge.
    Le flic gare la voiture mais je n’ai plus franchement envie d’en sortir. Il descend, ouvre ma portière et m’attrape par le coude. La suite du trajet se fait à pied. Toujours menottée, je suis escortée par deux officiers le long d’un chemin en terre battue. J’en profite pour repérer un peu les lieux. Un imposant mur d’enceinte surplombé de fils barbelés nous coupe du monde. Au bout du chemin, la silhouette lugubre d’un bâtiment en béton se détache. Sur la droite, une cour grillagée enferme plusieurs dizaines d’hommes, jeunes pour la plupart, pieds nus dans la poussière. Ils s’agglutinent le long du grillage pour lorgner la curiosité qui débarque,
    cherchent mon regard sans toutefois oser m’interpeller. Des gardiens les surveillent de loin d’un oeil menaçant, matraque à la ceinture. De l’autre côté sur ma gauche, un groupe patiente en file indienne devant un homme accroupi qui leur distribue de la nourriture. Une louche de bouillie rouge jetée dans un cul de bouteille en plastique, et au suivant. Mon estomac se noue à l’idée de prendre ici mon prochain repas. Mais je n’ai pas le temps d’y penser davantage car les policiers me poussent dans le dos pour que j’accélère le pas. Nous parvenons jusqu’à l’entrée du bâtiment, grimpons les trois marches en ciment du perron puis pénétrons
    à l’intérieur. Un halo verdâtre enveloppe la pièce. Verts les murs, vert le sol, verts les meubles, verts les gens, vert l’air qu’on respire. Je deviens verte moi aussi, sitôt entrée, saisie à la gorge par une puissante odeur d’égouts et de corps sales. Un épais comptoir de bois traverse le hall principal. Massif, on le croirait taillé d’un seul bloc, tout comme l’homme au guichet avec lequel mon escorte entame la discussion. Ce père fouettard doit bien faire dans les cent kilos. Derrière lui les longues étagères en bois sont vides, si ce n’est l’épaisse couche de poussière ocre qui recouvre les planches. Le seul objet que je remarque est un énorme registre. On me place dos au mur et on m’ordonne de ne pas bouger. Le temps passe. Des gardiens, en pantalon noir et chemise beige, matraques, menottes et clés à la ceinture, déambulent d’un couloir à l’autre. Ils sont gras, suants et effrayants. La seule femme de la bande ne détonne pas, bien que sa démarche boiteuse et son regard bigleux lui donnent un côté cartoon assez comique. Elle s’approche de moi, caresse une mèche de mes cheveux, et m’assène un gros sourire dégueulasse encore plus glaçant qu’un mauvais regard, avant que des détenus l’interpellent du fond du couloir. Elle repart en claudiquant comme une oie, les pieds en dedans et le pas saccadé. Je me penche discrètement pour essayer de voir les cellules, à gauche, puis à droite, sans parvenir à distinguer grand chose hormis des enfilades de barreaux à la peinture écaillée.
    À intervalles réguliers des colonnes de détenus passent devant moi. Ils ont des mines patibulaires : menaçantes, hébétées ou brisées de fatigue. Ils sont sales, débraillés, pieds nus et beaucoup d’entre eux ont des cicatrices ou des plaies récentes sur le visage. Il y a des adolescents aussi. Slumdogs misérables qui passent et repassent une serpillière ou un balai à la main. Ils servent de larbins aux gardiens qui les sifflent et leur gueulent des ordres. Ils obéissent, tête penchée, comme de pauvres petits forçats. Sur le sol je remarque à plusieurs endroits des taches de sang frais. Des scénarios sordides me passent par la tête. Je me concentre pour ne pas paniquer et pour parer à toutes les éventualités. Au milieu de ma gueule déconfite deux pupilles s’allument, noires et brillantes. Mes poings se serrent, mes muscles se tendent, pour la première fois de ma vie je me prépare à me battre. Mes mains sont prêtes à taper n’importe où, n’importe comment, à s’agiter dans les airs, à se balancer de gauche à droite, comme elles le pourront.
    J’ai la sensation assez nouvelle de devoir défendre ma peau. Je ne sais pas du tout comment m’y prendre mais je taperai dans le tas s’il le faut. Pourtant pour l’heure il n’y a guère que mes pensées angoissées et quelques mouches opiniâtres qui m’assaillent. Est-ce que je perds déjà la boule ? Prisonnière depuis quelques heures et déjà en roue libre. La vraie bagarre a en fait lieu à l’intérieur de mon crâne, la peur et la raison se livrent un terrible round.
    Au loin j’entends des voix de femmes qui appellent. De temps en temps un gardien répond à leurs demandes, ici de l’eau, là du feu. Je suis terrorisée à l’idée de me retrouver en cellule avec elles. Je les imagine aussi effrayantes que leurs alter ego masculins. Je ne veux pas passer la nuit avec elles. Je préférerais encore être mise à l’isolement. Je veux parler à un avocat, à l’ambassade, à quelqu’un qui pourrait répondre à mes questions, m’expliquer ce qui m’arrive. Je suis tombée au fond d’un puits mais aucune mission sauvetage ne semble se mettre en branle pour me tirer de là. Même les deux flics qui m’ont accompagnée me faussent compagnie. La paperasse remplie ils prennent congé du tenancier sans même me jeter un regard. Ils redescendent l’allée centrale, remontent dans leur voiture, repassent sous le fronton, roulent dans les rues de la ville, arrivent au commissariat, garent leur voiture, montent les escaliers, dévissent leur casquette, se recoiffent avec leurs mains, retirent leur uniforme, remettent au clou leurs menottes, allument une cigarette et rentrent à la maison. Je voudrais qu’ils m’emmènent. À la maison. Je voudrais être sur le canapé lovée entre leurs femmes et eux pendant que le repas mijote. À la maison. Je voudrais enfiler leur pyjama et me coucher dans leur lit douillet. À la maison. Je voudrais être n’importe où mais pas ici. Je ne veux pas rester. Je me sens comme une enfant abandonnée un premier jour d’école. Une école de film d’horreur. Le bureau du maître en face de moi est énorme, son cahier d’appel démesuré, et moi toute petite, de plus en plus petite, et déjà mise au coin. Mais au pied du mur il n’y a pas de trou de souris par lequel m’enfuir.
    L’ogresse boiteuse revient vers moi. Elle attrape mes poignets sans ménagement et les libère de leurs menottes. Puis ses doigts de géante se referment autour de mon biceps et elle me tire vers elle. Ça y est, elle m’emporte dans son antre pour me dévorer. Je panique, les battements de mon cœur s’accélèrent, mon ventre se tord, je suis à deux doigts de crier à l’aide. Mais finalement rien ne se passe, à peine quelques mètres plus loin elle dégaine son trousseau de clefs, ouvre une grille et me pousse à l’intérieur. Je découvre mon auberge pour la nuit. Elle est déjà pleine à craquer.
    Ici je ne sais pas si c’est bon signe. Dès que je pénètre dans la pièce les mises en garde menaçantes du flic remontent à la surface : « Des tueuses. Des folles. Te dépouilleront. Te frapperont. Ou même pire. » C’est quoi pire ? Elles ne peuvent quand même pas me tuer ? Elles n’ont pas le droit. Et de qui dois-je me méfier au juste ? Des gardiennes ? Des détenues ? Des jeunes ? Des vieilles ? De celles qui sourient ou de celles qui restent dans leur coin ? De celles qui ont l’air sûres d’elles ou des discrètes ? Je les dévisage une à une pour tenter de repérer les tueuses, les psychopathes, des violeuses, les mangeuses de bébés. Mille horreurs me passent par la tête. Des images confuses sur la prison me reviennent en mémoire. J’essaye de me souvenir, ça pourrait servir. Je me remémore ce film, l’histoire d’une Américaine emprisonnée à tort pour trafic de drogues. Est-ce qu’on la frappait et la dépouillait ? Est-ce qu’on la violait ? Est-ce que de vieilles détenues la tripotaient sous la douche ? Je ne me souviens plus. Je suis épuisée. Je voudrais dormir mais que m’arrivera-t-il si je ferme les yeux ? Alors je reste à l’affût, le doigt sur la détente. Quelque chose s’est enclenché à l’intérieur de moi. Couteau aux dents, je suis prête à l’affrontement. À l’intérieur de mon crâne un petit coach s’agite. Il fait les cent pas et essaye de se montrer rassurant : « Ça va aller ma grande, tu sais te battre. S’il faut te défendre tu le feras, tu en es capable. Ne montre pas que tu as peur. Elles ne sont pas plus fortes que toi. Tu sais comment frapper. Aux endroits stratégiques, tu te souviens ? Mais si ! On avait fait un cours de self-défense. Tu vas te souvenir, fais un effort ça va revenir. Le nez, oui c’est bien ! Par en dessous voilà. Et le menton ? Par au-dessus bravo ! Des coups nets et précis pour leur montrer que tu sais y faire. Tiens-toi prête. Elles vont voir à qui elles ont affaire. Tu n’as pas peur d’elles, tu n’as peur de rien ! » Je m’accroupis en vitesse contre le premier mur que je trouve histoire de me faire oublier. Le petit coach dans ma tête continue son speech « C’est un genre de Koh-Lanta tu vois. Sans plage ni cocotiers d’accord, mais l’objectif est le même : boire, manger, faire les bonnes alliances, gagner des épreuves de survie et des jeux de conforts, vivre quoi. Tout va se jouer très vite, il faut mettre en place ta stratégie ».

    Je suis tellement absorbée dans ces pensées survivalistes que je ne prête pas attention à l’autre petit coach, le raisonnable, celui qui pense que le flic a sûrement dit ça pour me faire peur, celui qui passe sa main fraîche sur mon front brûlant pour me calmer et qui chuchote à mon oreille « ne tombe pas dans la parano, respire profondément, essaye de dormir un peu ». Je l’entends mais je ne l’écoute plus depuis longtemps. Les pensionnaires ont pourtant l’air plus misérable que dangereux. Leurs visages sont fermés mais elles n’ont pas de balafres sur les joues. Leurs vêtements sont sales et froissés, leurs cheveux emmêlés, et toutes semblent exténuées. La boiteuse bigleuse me jette une bouteille d’eau, une couverture et un tapis de sol puis referme la grille. La pièce doit faire dans les vingt mètres carrés. C’est une boîte vide et nue, refermée par un mur de barreaux. Où que je sois dans la pièce je peux voir et être vue par le gardien au comptoir ce qui me rassure beaucoup. Je suppose qu’il me protégera en cas d’attaque. Ou plutôt j’espère, que la violence ne viendra pas de lui, d’eux tous qui rôdent dans les couloirs et me reluquent à chacun de leur passage, l’œil lubrique et affamé. Nous sommes une bonne trentaine dans la cellule, des vieilles, des jeunes et même un bébé d’à peine un an qui titube en chaussettes sur les tapis. La puanteur y est insoutenable. Un mélange de pisse, de merde, de sueur et de crasse. Dans ce pot-pourri je ne parviens même plus à identifier la nature et l’origine des effluves. Je ne saurais dire si l’odeur de pisse qui me pique le nez vient des toilettes à ma gauche, de la paillasse sous moi, des jupes de la petite vieille qui tremblote à ma droite, ou du pyjama souillé du bébé. Pauvre petit gosse. Est-ce qu’il se souviendra de sa détention juvénile ? Est-ce que ces visages désolés imprégneront sa mémoire ? Est-ce qu’il sait qu’il est enfermé ? Est-ce qu’il comprend que tout ça n’est pas normal ? Combien sont-elles dans cette pièce qui, comme lui, n’ont rien à faire là ? J’ai pu voir lors de mon passage au commissariat comme on jetait sans façon les prévenues en prison. Je n’avais pourtant rien d’une criminelle. Mais pourquoi se fatiguer ? En attendant de savoir, allez hop tout le monde au cachot. Même les vieilles, même les adolescentes, même les mères, même les petits gosses en pyjama. Alors on les souille les pyjamas. Dans cette saleté ambiante à quoi bon se retenir ? D’ailleurs je me souillerais bien moi aussi. Qu’est-ce que ça changerait ? Je refuse d’aller aux toilettes, des latrines sommaires dans un coin de la pièce, à peine dissimulées par un muret à mi-hauteur et sans autre système d’évacuation qu’un broc en plastique. J’ai peur de ce que j’y verrais, peur des cafards, peur des merdes, peur des cafards sur les merdes. Mais leur odeur est partout sur moi, sur ma peau, sur mes cheveux, dans mes vêtements et dans ma bouche. Je ferme ma veste jusqu’en haut et coince mes mains dans mes manches, je rentre à l’intérieur de moi-même comme un escargot dans sa coquille puis je me roule en boule sur mon tapis et remonte mon coude sous ma joue. La nuit est tombée, il fait frais à présent. Une vieille sanglote en secouant la tête et en déclamant des vers misérables. Est-ce qu’elle prie ? Est-ce qu’elle se lamente sur ce qui lui est arrivé ? Je voudrais la consoler. Non, ça n’est pas vrai, je voudrais qu’elle arrête de pleurer, je voudrais qu’elle se taise, je voudrais qu’elles la ferment toutes, je voudrais le silence, je voudrais qu’elles dorment, je voudrais être la seule éveillée dans la pièce, je voudrais la vision rassurante d’une masse ronflante et inoffensive. Je me méfie surtout des plus jeunes et ne les quitte pas des yeux. Elles ont formé un petit cercle et font tourner des cigarettes, en en allumant toujours une avant que l’autre ne s’éteigne, de sorte que le feu ne se perde jamais. Elles ne m’ont adressé la parole que pour m’en demander. Elles se moquent pas mal du reste, de qui je suis, de comment je vais. Elles seraient curieuses à la rigueur de savoir ce qui m’a conduite dans ce trou, mais elles sont trop fourbues de froid et de tristesse pour trouver, en français, les mots pour m’interroger. J’observe leurs mains aux ongles sales attraper la cigarette, la porter à leur bouche et la passer à leur voisine. Quels tours de passe-passe ces mains ont-elles joué ? Quels sont leurs talents cachés ? Savent-elles voler, frapper ou tuer ? Savent-elles crocheter les serrures ? Faire disparaître des cadavres ? Qui sont ces femmes dont je partage la chambre et la peine ? Depuis combien de jours sont-elles ici ? Se connaissent-elles ? Sont-elles de vraies criminelles ? J’ai peur et j’ai honte d’avoir peur. J’ai pitié et j’ai honte d’avoir pitié. Je suis triste et j’ai honte d’être triste. Tous mes sentiments se mêlent. Je voudrais leur parler mais je suis épuisée. J’emploie le peu d’énergie qui me reste à une veille appliquée. Je guette les regards, j’analyse les comportements, j’essaye d’anticiper les déplacements et de comprendre la teneur des échanges. Je me concentre pour ne pas baisser la garde, ne pas dormir, ou alors tard, au petit matin, quand elles seront toutes assoupies, quand le danger sera neutralisé et juste pour quelques minutes, le minimum vital, comme un soldat en opération. Malgré la lumière blafarde du hall qui reste allumée toute la nuit, les femmes s’endorment une à une. Un peu rassurée et de toute façon trop lasse pour lutter, j’abandonne finalement ma tête au festin des poux sur le tapis et je ferme les yeux.

  • Pauline Hillier à La Grande librairie

    Pauline Hillier invitée à La Grande librairie d’Augustin Trapenard
Rencontres
Actualités